21 février 2020
Critiques

Star Wars – Les Derniers Jedi : L’espoir fait vivre

Il faut bien se faire à l'idée : depuis son rachat à coup de milliards par Disney, "Star Wars" n'est plus cette saga œuvre d'un seul homme. Non pas qu'elle l'ait jamais vraiment été en pratique (on laissera pour cela le lecteur se diriger vers les spécialistes ayant retracé la genèse de la franchise), mais le fait est là : indissociable du nom de son créateur des décennies durant, "Star Wars" n'est plus la propriété de George Lucas. Il s'agit désormais d'une licence appartenant à une multinationale présente dans tous les domaines du divertissement culturel. On a suffisamment eu l'occasion de revenir sur les conséquences générées par ce changement pour ne pas répéter ce qui a déjà été dit à longueurs d'articles et de discussions enflammées sur le net. Reste qu'il est encore étrange de se rappeler que le cordon sanitaire autour de "Star Wars" a sauté. Désormais mythologie malléable et donc vulnérable, la franchise est exposée à ce contre quoi elle avait été protégée toutes ces années : les caprices de l'époque et surtout ceux qui sont payés pour les satisfaire (d'aucuns diront que George Lucas faisait ça déjà très bien tout seul avec la prélogie, certes).

De fait, c'est de cette façon qu'il faut désormais apprécier les futurs nouveaux épisodes de "Star Wars", univers désormais ouvert à l'altération d'un tiers et destiné à muter en conséquence. Du moins sans contredire l'orthodoxie artistique commandée par les intérêts de sa nouvelle maison-mère.  Chacune de ses itérations annuelles désacralisant un peu plus l'aura passée de la saga, appréhender les nouveaux épisodes s'apparente ainsi à jouer aux sept erreurs face au cahier des charges définis par "Le Réveil de la Force" il y a deux ans.  Or, force est de constater qu'à ce jeu, "Les Derniers Jedi" présente des atouts non négligeables qui nous incitent à y croire. En tout cas dans un premier temps, le film de Rian Johnson affichant une ambition narrative et esthétique qui laissent penser que le réalisateur est parvenu à préserver sa singularité.

On appréciera ainsi sa scène d'introduction, vrai mélange de grand spectacle soucieux d'égrener des enjeux scéniques identifiables et d'audaces visuelles susceptibles de faire bouger les lignes de la formule. Surtout, on est gré à Johnson de faire émerger des points narratifs amenés à s'étaler sur la durée, laissant le spectateur s'installer intuitivement dans l'univers sans lui faire subir la récap' des tenants et les aboutissants toutes les dix minutes. Ce faisant, "Les Derniers Jedi" prétend à une teneur scénaristique qui faisait cruellement défaut au précédent, permettant au film de s'inscrire dans les pas de la prélogie sans avoir à multiplier les fétiches pour en solliciter la filiation.

Le procédé est d'autant plus payant que Johnson fait preuve d'un sens du cadre éclatant, qui dépasse la simple fonction cosmétique d'un J.J. Abrams pour servir les besoins de son récit et la portée mythologique de la saga dans laquelle il s'inscrit. De fait, même si ses postulats s'avèrent assez fragiles, le formalisme de Johnson permet d'abord de les élever au-dessus des réserves que l'on peut leur opposer.  A certains moments, le cinéaste parvient même à utiliser la 3D à bon escient pour faire surplomber le public par ses personnages, véhiculant une aura épique qui découle d'une logique organique au long-métrage sans avoir à convoquer les acquis de la franchise dans l'inconscient collectif. En cela, "Les derniers Jedi" sait indéniablement ce que signifiait le cinéma à grand spectacle il y a 40 ans : une façon d'occuper l'espace du cadre, d'exploiter ses échelles de plans pour faire vivre et magnifier ses enjeux dans le décor.

L'espoir d'assister à un film digne de la franchise dans laquelle il s'inscrit commence à poindre, d'autant que le réalisateur emmène son récit exactement là ou J.J. Abrams refusait d'aller : dans le questionnement des figures mythologiques qu'il investit. Difficile de ne pas accueillir la tentative avec enthousiasme, surtout après deux épisodes conçus pour brosser le fan dans le sens du poil. D'autant qu'encore une fois, elles se concentrent dans des idées de cinéma à ce point stimulantes qu'on se surprend à s'asseoir sur l'aspect litigieux de leur bien-fondé.

On pense à ce dialogue télépathique qui s'installe entre Rey et Kylo Ren, dont l'efficacité nous incite à passer outre la minceur de son argument narratif (on en est encore à convaincre le fils parricide de Han Solo à revenir du bon côté de la force). Ou l'apparition mémorable d'un Benicio Del Toro qui dévore l'écran à chaque bégaiement de son personnage, qu'il impose en quelques secondes, malgré la logique arbitraire de son apparition. Autant d'éléments propices qui nous encouragent à lui laisser le bénéfice du doute, même s'il s'avère vite que Johnson n'est pas vraiment les sœurs Wachowski lorsqu'il s'agit d'élargir un univers en remettant en question les ressorts qui l'articule.

Et de fait, cette manifestation de l'iconoclasme du réalisateur ne résiste pas à la fragilité de l'édifice, qui se dévoile lorsque le film finit par rentrer sans prévenir dans les rails posés par Disney. Dés lors, tous les questionnements amorcés en amont sont résolus avec une désinvolture expéditive qui laisse pantois (voir par exemple le devenir du personnage de Benicio Del Toro, ou l'issue de la confrontation Kylo Ren / Rey), ne laissant au film rien sinon des colifichets pour dissimuler ses gouffres béants. La résistance devient ainsi officiellement le corps d'armée le plus bête de mémoire de cinéphile, cumulant les errances ahurissantes qui président à sa chute bien méritée. A ce titre, la palme revient à Poe Dameron (pauvre Oscar Isaac), sorte de successeur de Han Solo sur le papier mais équivalent d'un personnage de "Team America" dans la pratique, responsable à lui-seul de deux l'anéantissement d'une bonne moitié des effectifs ! 

Dès lors, on voit bien à quel point ce questionnement des fondamentaux de la saga avait avant tout pour objectif de donner des gages à ceux qui grondaient contre la nostalgie dans laquelle se vautraient les deux précédents, mais sans vraiment en comprendre la nécessité. A l'instar des dyptiques "Man Of Steel" / "Batman vs Superman" de Zack Snyder et "Prometheus" / "Alien Covenant" de Ridley Scott, autres films qui affichent de façon bêtement ostentatoire leurs prétentions thématiques au détriment de la cohérence du récit et des personnages. Moins fumeux et antipathiques que ces œuvres, le film de Rian Johnson échoue pourtant à même hauteur à connecter ses intentions avec son exécution. D'autant qu'à ce stade les limites du réalisateur ne peuvent plus être rachetées par ses velléités, particulièrement dans des scènes d'actions de plus en plus décousues à mesure que le film creuse l'écart entre la volonté de transgression des attendus et les impératifs de la franchise.

De fait, "Les Derniers Jedi" est un film plus problématique que les précédents, tiraillé entre l'envie de cinéma bien réelle et parfois excitante qui l'anime et son incapacité à le concrétiser dans un récit cohérent. Assurément dépositaire des intentions de son réalisateur, le film laisse pourtant cette impression étrange et désagréable d'une proposition instrumentalisée pour ratisser un peu plus large. Un peu comme si chaque nouveau "Star Wars" constituait la variable d'ajustement des plans marketing de la firme aux grandes oreilles, sorte de réponse générée par un algorithme ajustant chaque projet en temps réel, au mépris de leur cohérence. Le cinéma de demain a des tristes airs d'aujourd'hui. 

Auteur :Guillaume Meral
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