21 juillet 2019
Archives Critiques

Stupeur et Tremblements : Chronique de la soumission volontaire

Adapté du roman éponyme d'Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements raconte la lente descente aux enfers d'une européenne enferrée dans le microcosme d'une entreprise japonaise. Une immersion en apnée, entre fascination et répulsion, guidée par la caméra attentive d'Alain Corneau.

Tout corps étranger plongé dans le bain sociétal nippon passe au révélateur et n'en sort pas indemne. Tel pourrait être l'axiome résultant de cette chronique de la soumission volontaire où Amélie, jeune interprète intégrée dans une société d'import-export, percute de plein fouet l'intangible hiérarchisation des rapports professionnels et l'extrême codification des relations humaines au pays du Soleil Levant.Amélie, d'abord confiante et pétrie de certitudes ("J'étais aux ordres de tout le monde mais j'étais très fière"), apprend très vite à ses dépens que l'on ne s'aventure pas sans carte ni boussole en terra incognita. Surtout lorsqu'on piétine (par négligence, inconscience ou provocation) des siècles de subordination.

Egarée dans cette forêt de symboles illisibles pour elle ("Impossible de comprendre quel pouvait être mon rôle dans la société"), Amélie subit au quotidien une violence morale tapie sous des dehors courtois et policés.Initialement embauchée comme interprète, elle voit son emploi réduit à servir le café (dont elle s'acquitte parfaitement avant de commettre un impair irrémédiable) puis s'approprie la distribution du courrier (sévèrement rappelée à l'ordre pour cette mission annexée sans autorisation) avant d'être affectée à d'absurdes tâches subalternes aussi inutiles que drôles comme l'effeuillage des calendriers.Humiliée dans sa dignité et insultée dans son intelligence, elle n'en traverse pas moins ces épreuves avec un mélange de candeur et d'enthousiasme (exceptionnelle Sylvie Testud dont le regard naïf et enfantin s'accorde parfaitement au personnage) à peine entamé par les vexations en tous genres ; "vivre sans orgueil et sans intelligence" sera désormais sa nouvelle résolution.

Car, stupéfiée et hypnotisée par la beauté d'une supérieure d'abord affable et compréhensive, Amélie en oublie son quotidien avilissant mais ne soupçonne pas que des abîmes de mesquinerie, voire de haine, peuvent se dissimuler sous le masque de la beauté et de la grâce (sublime Kaori Tsuji dont la première apparition à l'écran fascine autant qu'elle convainc).La "beauté orageuse" de mademoiselle Mori est ainsi un leurre dangereux pour Amélie qui, un jour, subit les foudres vengeresses de celle-ci pour avoir osé transgressée l'intimité de ses larmes après le monumental affront public d'un supérieur. La bienveillance se métamorphose en détestation et, dans le cadre feutré d'une multinationale, Amélie et Fubuki endossent les rôles respectifs de victime et bourreau (ce que souligne explicitement l'insert d'une scène du Furyo de Nagisa Oshima où Ryuichi Sakamoto se prépare à l'exécution de David Bowie).

"Je pénétrais dans l'éternité du supplice" avoue, mortifiée, la pauvre Amélie qui ne soupçonne pas d'avoir encore un cercle infernal à franchir (devenir la vigie des latrines aseptisées de l'étage, cul de sac de ce "lieu de torture et de mépris") avant de pouvoir s'en libérer enfin, comme une peine de prison qui arriverait à échéance.Dans ce huis clos étouffant où le spectateur évite l'asphyxie grâce à un humour subtilement dosé, Alain Corneau raconte minutieusement l'histoire d'un envoûtement qui vire au cauchemar.

S'appuyant sur une mise en scène d'une belle précision graphique où cadre et lumières s'emboîtent avec fluidité, il pose un regard d'entomologiste sur cet univers étrange et respecte les lignes de force et les lignes de fuite esquissées par Amélie Nothomb dans son roman autobiographique. 
Auteur :Patrick Beaumont
Tous nos contenus sur "Stupeur et Tremblements" Toutes les critiques de "Patrick Beaumont"

ça peut vous interesser

100 kilos d’étoiles : Gagnez vos places !

Rédaction

Frères ennemis : Le film est il réaliste ?

Rédaction

Tamara Vol.2 : Tamara is back

Rédaction