14 décembre 2019
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Stupeur et Tremblements : Quête impossible

Alain Corneau ne s'est pas attaqué à une tâche facile en adaptant le roman autobiographique d'Amélie Nothomb. Pour une raison évidente : il fallait être assez fidèle au texte pour rendre le sens du pathétique cocasse et l'humour si particulier de l'auteur. Cela est amplement réussi, tant la galerie de portraits réunis ici par Corneau est à la fois attachante, réaliste tout en paraissant trop incroyable pour être vraie. Exactement comme dans l'univers de Nothomb.

L'autre « épreuve » pour Corneau consistait à restituer tout ce  qu'Amélie, observatrice fine et attentive sous ses dehors de douce allumée, avait saisi de la réalité sociale du Japon. Là encore, que l'on ait lu le roman original ou d'autres témoignages de première main sur la difficulté de s'affirmer en tant qu'individu dans la société japonaise (je pense au livre de Masao Miyamoto), on ne peut que se réjouir de la justesse du petit théâtre socio-culturel que Corneau met en scène ici.

Enfin, même si l'on ne peut s'empêcher parfois d'imaginer l'inimitable Amélie Nothomb en chair et en os à la place de Sylvie Testud, il faut avouer que cette dernière excelle dans le rôle de la jeune stagiaire belge. On peut s'étonner de la facilité avec laquelle elle donne la réplique en japonais aux acteurs nippons, dans un premier temps. On appréciera plus encore la façon dont elle joue cette alchimie parfaite entre conscience aiguë et hébétude, détermination et résignation, entre un regard lucide sur sa situation et la mythologie personnelle qu'elle se crée. Et puis, on sait bien, depuis que Montesquieu a convoqué des Persans à Paris pour mettre à jour les travers de ses contemporains, qu'il est aussi possible de regarder les défauts de l'autre pour se gausser des siens propres…

C'est sans doute ce qui a intéressé le réalisateur de France S.A. quand il s'est penché sur l'adaptation de ce roman où se mêlent quête des origines, quête d'identité, culture d'entreprise et individualisme, harcèlement moral et réflexions sur les préjugés de toutes sortes. Car il est une dimension vraiment universelle de ce film. Elle est évoquée par la voix-off au début et à la fin, elle borne le film de deux parenthèses légères, et nimbe la comédie d'un doux parfum de tristesse. C'est la raison même de la venue d'Amélie au Japon : elle veut se reconnaître dans le pays qui l'a vue naître. Tout au long du film, cette quête sera perturbée, contrariée…

Et c'est un des plus beaux sujets de Stupeur et Tremblements : comment se construire une identité quand le pays où vous êtes né (représenté par Mlle Mori – exceptionnel premier essai pour Kaori Tsuji) semble vous refuser toute légitimité ?
Auteur :Benjamin Thomas
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