19 octobre 2019
Critiques

Suicide Squad : La fin de la maison Warner ?

Les piliers de la maison Warner seraient-ils en train de vaciller ? Après avoir longtemps signé des chèques en blancs aux visions d'auteurs mavericks (George Miller, Alfonso Cuaron, les sœurs Wachowski, Christopher Nolan…) quand ses concurrents mettaient sans vergogne le cap vers le tout-franchisé tel qu'on le connaît aujourd'hui, voilà que la vénérable major se met à affronter la tempête en se réorientant précisément vers le modèle lucratif du moment. On pourrait évidemment mettre en cause la volonté mal dégrossie du studio de poser le DCverse sur la table des franchises super-héroïques actuellement écrasées par l'hégémonie Marvel. Mais il est probable que le limogeage de Jeff Robinov fut lourde de conséquences sur la réorganisation d'une direction désormais privée de l'un des derniers cadres de l'industrie capable d'investir sur autre chose que des formules toutes faites ("Gravity" et "Fury Road" entre autres lui doivent leurs feux verts).

De fait, regarder le studio qui incarnait l'année dernière encore l'unique et bonne raison de ne pas totalement désespérer du Hollywood d'aujourd'hui faire d'un machin comme "Suicide Squad" la tête de gondole de sa saison estivale a quelque chose de profondément déprimant. Parce qu'au-delà d'une facture générale indigne pour un film de cette envergure (même au regard des critères actuels, pourtant bien bas), c'est l'absence totale de considération pour le public ainsi que pour l'essence même du blockbuster estival qui frappe et suinte à tous les étages de la conception.

Dans le montage qui raccorde avec des bouts de chandelles les mémos des exécutifs au détriment du plus petit embryon de lisibilité et de cohérence de la narration (jusqu'à réussir à faire passer le récent "Warcraft" pour du James Cameron). Dans la direction artistique digne d'une production Asylum qui renie la notion même d'univers diégétique, en dépit des raccords grossiers insérés au chausse-pied avec le Dcverse. Dans sa mise en scène en gros plans en longue focales façon "Walker Texas Rangers" qui n'essaie même pas de tirer parti du potentiel iconique de ses personnages. Dans ses effets spéciaux pas terminés, ses acteurs pas concernés, sa bande-originale aussi personnalisée qu'une playlist Spotify… Tout dans "Suicide Squad" respire l'entreprise de peine à jouir ignorant la notion même de plaisir dont le spectateur vient s'enquérir dans un blockbuster d'été.

De fait, si le réalisateur aura probablement beau jeu dans quelques mois de se planquer derrière l'interventionnisme du studio pour justifier la bérézina, on serait bien en peine d'attribuer le manque de goût se dégageant de l'ensemble au seul remontage intempestif qu'a subi le film. On savait que David Ayer se rêvait depuis longtemps l'héritier des Sam Peckinpah, William Friedkin ou James Ellroy, le légataire d'un imaginaire hard-boiled d'auteurs fous et d'artistes portant leur cojones en bandoulières des univers border-lines qu'ils dépeignent. Un bonhomme un vrai, un dur à cuire de la caméra dont le courageux "Fury" se hissait contre-toutes attentes à la hauteur de ses glorieuses références, et contribuait à ainsi entretenir l'espoir quant à la réussite de cette entreprise périlleuse.

Or, si "Suicide Squad" tire largement plus vers l'abominable "Sabotage", il le doit autant à l'intervention du studio qu'à la personnalité d'un réalisateur qui ne s'est jamais montré capable d'assumer (et de comprendre) l'amoralité des personnages qu'il dépeignait et ne connait du nihilisme que la page Wikipédia consacrée à sa définition (à l'exception de "Fury" donc). Que la folie d'Harley Quinn ne lui serve qu'à piquer un sac à main, que Will Smith nous fasse le coup du tueur gentil papa gâteau avant tout, que le Joker ressemble à une parodie de 50 cent (on en passe et des meilleures), tout relève finalement de la volonté conjointe d'Ayer et de la Warner de ne jamais endosser la transgression véhiculée par ses personnages.

Le plaisir commence là où se situe l'interdit, et pas un instant "Suicide Squad" n'ose poser un orteil sur le territoire dionysiaque qui s'offre à lui. Pire : par son déficit de fabrication à absolument TOUS les compartiments artistiques, il semble punir le spectateur entré dans la salle avec l'espoir insensé de prendre un tant soit peu son pied. Si, sur une proposition similaire, "Les gardiens de la Galaxie" bandait bien mou, "Suicide Squad" vire carrément à la séance de flagellation mutuelle pour les pensées impies qu'il a pu susciter. Un peu comme si Christian Slater se faisait se passer à la roulette par l'inquisiteur F. Murray Abraham avant même d'avoir pu se faire dépuceler dans "Le Nom de la Rose".

"Suicide Squad" est le film de tous les renoncements. Le renoncement au minimum requis d'un studio qui refuse de s'occuper de son public pour lui faire avaler en traitre une gorgée supplémentaire de l'infâme mixture de son univers étendu. Le renoncement d'un réalisateur persuadé qu'il suffit de s'acheter un bandana et un baggy pour s'ériger en troubadour de la thug life. Le renoncement d'une industrie qui pose un nouveau jalon dans la médiocrité à chacune de ses nouvelles sorties. Le renoncement du plaisir, du kiff, de la trique qui enflamme les reins de l'inconscient collectif chaque fois que le 7ème Art l'a imprimé de ses morceaux de bravoure, désormais l'apanage des coups de com' balancés pour faire le buzz sur les réseaux sociaux. Que la major qui nous ait permis la livraison de "Mad Max : Fury Road" l'an passé soit celle qui signe cet épitaphe mortifère n'est n'en est que plus alarmant.
Auteur :Guillaume Méral
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