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Sur le bout des doigts : La critique

Dans le film "Sur le bout des doigts" (distribué par Océan Films), Juliette est une femme qui ne s'est pas réalisée. Juliette aurait voulu être une virtuose du piano. Elle n'est que bonne musicienne, une professeur qui tourne les pages des portées de vrais virtuoses. On devine une enfance houleuse, une mère qui ne l'a pas voulue, une mère fêtarde, injuste, humiliante. Juliette n'a jamais rien fait de bien, elle n'est même pas capable de porter son enfant à terme. Les mots de la mère sont durs, on n'en sort pas indemne. Juliette décide de réaliser son rêve, justement.

A travers sa fille, Julie – la deuxième naissance de Juliette –, née prématurément, née pour le piano, dont elle entendra le son dès ses premiers jours, dans sa couveuse. Entre la vie et la mort, le destin choisit la vie. Une vie entièrement dédiée au piano. Julie sera pianiste virtuose ou ne sera pas. Tout est prémédité. Le pauvre père ne résistera pas au piège de Juliette qui élève seule sa protégée, qui représente bien plus que la chair de sa chair. Juliette est Julie, et Julie est Juliette, mais le sait-elle seulement ? "Sur le bout des doigts", comme une règle en fer qui sanctionne le moindre écart. "Sur le bout des doigts", comme un par cœur lobotomisant. Julie ne va pas à l'école. Jeune fille enfant dont la maturité étonne, Julie n'a guère connu que la maison familiale où trône un superbe piano à queue, à la mesure des ambitions de la mère.

La vie est austère, comme pour n'importe quel artiste qui se consacre corps et âme à son instrument, à sa passion, à son œuvre. Le problème, c'est que Julie n'a pas eu le choix, et pourtant, elle ne se sent pas lésée, elle ne sait même pas si elle aime le piano, elle ne connaît pas sa condition, même si la grand-mère ou un voisin attentionné la lui font sentir. Les rapports sont évidemment particuliers entre la mère et l'enfant. La tension est sans cesse palpable, l'autorité, la fermeté, l'austérité de la mère, ce qu'elle fait subir à sa fille (et surtout les raisons pour lesquelles elle s'octroie la vie de sa fille) est proprement révoltant. Mais la révolte ne vient pas, elle ne peut pas venir, tant les liens si étranges qui unissent les deux femmes sont forts.

On a rarement vu de tels regards entre mère et fille. Aussi, lorsque la mère bascule dans la folie, une folie latente qui ne peut que remonter à la surface, Yves Angelo, le réalisateur, instaure un parallèle troublant entre les deux moments clefs de leurs vie. La parole, les contacts, les enregistrements de morceaux de piano prennent une importance considérable dans le soutien que se portent mère et fille : lors de la naissance de Julie, et lors de la petite mort, l'entrée dans l'inconscient, de Juliette, qui est aussi l'aboutissement de sa vie, de son désir, puisque Julie naît une seconde fois.

En s'ouvrant au monde, en lui exposant son propre talent et sa propre personnalité. Par une réalisation aussi sobre que ne le sont ses personnages, Yves Angelo, habitué des grandes fresques comme "Le hussard sur le toit" ou "Le Colonel Chabert", semble se destiner à des films plus intimes. Il réussit, grâce à une direction d'acteurs remarquable et la maîtrise d'une tension que seuls autorisent des sujets forts, à nous immiscer dans un univers musical grandiose mais intimiste qui sublime le sujet.

La distribution, Marina Hands (au nom prédestiné) et Anne-Sophie Latour (véritable virtuose) en tête, sert remarquablement un film sur le fil des sentiments qui nous prépare sans cesse à un Festen intime. Un film dont les scènes clefs nous sont annoncées ou en tout cas tournent essentiellement autour de cet instrument magnifique qu'est le piano. En fin connaisseur, Angelo nous livre avec "Sur le bout des doigts" une fournée de chefs d'œuvre de musique classique, magistralement adaptés pour le film. Et l'on se demande, avec effroi, si Juliette ne sert pas Julie, en lui imposant un sacrifice qui malgré tout, touche plus au divin qu'une vie apparemment normale ne peut apporter. 

Auteur :Alessandro Di Giuseppe
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