Critiques

Suspiria : Manches à ballet

Guadagnino avait annoncé la couleur en parlant d’une « nouvelle version du Suspiria de 1977 », malgré le total désintérêt du maestro italien, tenu il est vrai à l’écart du projet. Une désaffection suivie d’une levée de bouclier du noyau dur de la fan zone hurlant au sacrilège a l’idée de voir exhumé leur objet de vénération.

Dés l’intro de "Suspiria", l’arrivée de Suzy Bannion dans le rôle initialement tenu par Jessica Harper, cette jeune étudiante américaine débarquant en Allemagne pour intégrer une école de danse, sous une pluie battante, semble d’emblée consolider la filiation avec l’original. Un détail climatique qui confirme également que Dakota Johnson, après le sale temps de "l’Hôtel El Royale", n’a décidément pas de bol avec la météo… Même si l’établissement a déménagé de Fribourg à Berlin, abandonnant son allure gothique pour un style plus classique, on retrouve ses mystérieuses tenancières et l’étrange disparition d’une pensionnaire. Pourtant cette version 2018 de "Suspiria" (distribué par Metropolitan) ne va pas vraiment décalquer son modèle, ce que confirme une intrigue dévoilant assez vite les enjeux avec l’origine surnaturelle des matrones, une confrérie de sorcières aux comportements liées a l’éclipse de la danseuse, a l’inverse de son modèle qui fera mijoter le suspense jusqu’au bout.

Si le film de Luca Guadagnino est tout aussi atmosphérique, sa mise en scène n’utilise par les mêmes artifices, son esthétique s’avérant plus naturaliste dans une tonalité gris bleue. Sa grammaire cinématographique est aussi stricte et académique que celle d'Argento pouvait être expérimentale et brute. Il est vrai que, depuis 41 ans, il a en coulé de la pellicule sur les écrans et l’italien (l’autre !) en profite pour moderniser son propos. A commencer par une direction d’acteur supplantant celle du casting hétéroclite du film de 77, une précision millimétrée autant dans les interprétations (mention spéciale à Tilda Swinton, l'effrayante Me Blanc) que dans chacun des pas et gestes des danseuses.

L’occasion de nous offrir des scènes de ballet d’une beauté viscérale, claquant le parquet d’une incroyable énergie et rythmées par un sound design oppressant, le niveau de volume forçant outrageusement l’attention. La représentation en public, avec ces corps en mouvements perpétuels cinglés dans ces lacets rouges, laissera sa place à une des plus incroyables chorégraphie de l’histoire du 7ème art. Un tableau puisant son inspiration sulfureuse à fois dans le théâtre grand guignol avec ses effusions d’hémoglobines, que dans l’univers kafkaïen avec sa débauche de body horror ou dans celui de la filmo onirique de Ken Russell. Une séquence, étalonnée par un filtre rouge, digne d’être montrée dans les écoles de cinéma. Comme l’ensemble de l’œuvre ? Avec le temps peut être…

Celui nécessaire pour décrypter déjà les nombreuses sous-intrigues qui viennent parasiter la fluidité de la narration. Celle de ce docteur à la recherche de sa femme déportée dans une Allemagne encore emmurée dans son passé nauséabond. Ou de ces exactions perpétrées par l'Armée rouge de Baader dans ce présent à la tension explosive. Ou bien du côté de ces allégories sur la libération de la femme avec ce huis clos « all girl » dans lequel l’homme est traité comme un objet de refoulement. Ou bien encore avec Suzie en jeune femme Amiche écartelée entre son complexe oedipien et ce monde matriarcat...

Autant de labyrinthes scénaristiques où viennent se perdre notre attention et notre intérêt avec ce format de deux heures quarante qui aura raison des moins téméraires. Mais qui du coup passeront à côté d’un vrai film d’horreur sans être effrayant, novateur sans être expérimental (comme chez Argento), fantaisiste plus que fantastique, pour un spectacle riche d'idées et visuellement très beau, dans lequel Luca Guadagnino aurait gagné à franchir les limites du transgressif en échange de quelques longues minutes largement dispensables, élaguées de ces intrigues subsidiaires.

Finalement, il accouche, malgré le « poids » de la copie originale et de son importance dans l’histoire du cinéma de Genre, d’une œuvre qui parvient à exister en tant que telle, exploit éléphantesque avec au passage un soundtrack singulier qui calque aussi parfaitement avec les images que celui des légendaires Goblin en leur temps. Comme pour confirmer l’hommage, on saluera la présence de Jessica Harper dans un rôle, les talons pointes n’étant plus de son âge, à l’intérêt secondaire mais qui contribuera à voir gravé (…) le plan final le plus déroutant de cette version moderne, énergique et réussie d’un classique sainement dépoussiéré. Ensorcelant !

Auteur : Pierre Tognetti
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