Critiques

Swallow : Une métaphore à avaler

Par Alexa Bouhelier Ruelle

La maladie de Pica est une pulsion qui apparaît plus communément chez les femmes enceintes, ce qui les pousse à ingérer des corps étrangers à la pyramide alimentaire tels des poignées de terre, des bout de bijoux perdus ou même une pile. Dans "Swallow", réalisé par Carlo Mirabella-Davis, ce trouble alimentaire est utilisé telle une métaphore pour décrire la lutte d’une femme contre le patriarcat.

"Swallow", en somme un thriller peu conventionnel et ambitieux, nous présente l’évolution de son personnage principal Haley Bennett (lauréate du dernier prix d’interprétation à Tribeca) dans un rôle de ménagère au teint de porcelaine, qui atteint son point de rupture. Ainsi "Swallow" préfère l’exploration radicale d’une lecture psychologique aux explications plus médicales de ce trouble alimentaire.

Haley Bennett est tout simplement incroyable dans la peau de Hunter, une femme qui parait avoir tout ce qu’elle désire dans la vie en apparence. La comédienne délivre une performance brillante, calibrée à la perfection, dans laquelle elle présente Hunter comme étant heureuse, mais qui semble être à des années-lumière dans chacune de ses apparitions publiques telle une une poupée vivante au fond. Elle est la personnification d’un modèle social désormais obsolète, un idéal de la femme parfaite et totalement passive à l'image de January Jones dans les premières saisons de "Mad Men".

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Haley Bennett - Copyrights UFO Distribution

Cela étant, "Swallow" donne aussi à voir le comportement d’Hunter quand personne n’est autour d’elle : préparant le dîner de son mari ou choisissant la décoration de la future chambre de leur bébé. Le concept fascinant que le film nous présente est le fait qu’Hunter est une femme vivant au XXIème siècle, mais agissant comme si elle vivait dans les années 50. Elle est une femme au foyer qui s’occupe tant bien que mal toute la journée, puis prépare le dîner pour son mari et l’attend derrière la porte pour l’embrasser en talons et robe cocktail. Plus tard, en fin de soirée, Hunter dit à son mari qu’elle a fait quelque chose d’inattendue aujourd’hui, une façon d’exprimer son plaisir secret d’ingérer des objets de plus en plus dangereux, comme une punaise, ce qui lui donne l’impression de s'extraire de sa norme journalière.

Mirabella-Davis injecte une autre raison au comportement d’Hunter, même si je pense que cette dernière n’a pas vraiment lieu d’être, à part pour une scène fascinante entre Haley Bennett et Denis O’Hare. Alors que Hunter s’enfonce un peu plus chaque jour dans la maladie, sa belle-famille cherche de plus en plus à la contrôler, ce qui donne encore plus envie à cette dernière d’avaler tout ce qu’elle trouve. Dans le monde réel, les autorités médicales associent le syndrome de Pica avec un manque de fer dans le sang, entre autres théories. Toutefois, dans le cas d’Hunter, chaque objet qu’elle avale semble devenir un acte d’agression auprès du fœtus qui grandit dans son ventre.

A certains moments, le film n’a même plus à dépeindre le comportement d’Hunter, il suffit d’un panoramique sur les objets qui sont passés dans son intestin pour nous faire frissonner. C’est à ce moment précis que l’on réalise la connexion qui s’est installée entre le public et le personnage principal, un lien qui s’avère important pour comprendre Hunter, son parcours et son acte à venir dans la dernière partie du film.

Arrivé à ce stade, un personnage qui semblait si simple au début, révèle un système d’oppression au sein duquel les hommes dictent les règles et peuvent marginaliser les personnes qui ne les suivent pas. Cependant, nul dans "Swallow" ne change comme elle. Même si elle ne comprend pas tout à fait cette pulsion, chaque objet qu’elle met dans sa bouche est un choix, une manière de réclamer son indépendance.

A l'écran, Kate Arizmendi crée une atmosphère aux antipodes de son sujet plutôt surprenante, par son calme et son aspect presque idyllique. Dans un sens, "Swallow" commence à rebours du conte de fée traditionnel : quand la belle princesse se marie à son prince charmant, et qu’ils commencent à vivre heureux et à avoir des enfants. "Swallow" se présente aussi et finalement tel une remise en question de l’institution du mariage. Signalons également le brio de la musique composée par Nathan Halpern et installe progressivement une atmosphère suffocante qui témoigne du contraire.

En définitive, "Swallow" utilise un trouble alimentaire peu connu pour pousser le public en dehors de sa zone de confort et lui faire entendre une critique féministe sur la condition des femmes et leur liberté d’avoir le choix. Cette approche, couplée avec la toute dernière scène du film, est sûre d’alimenter quelques controverses, mais son message n’en reste pas moins fort.

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