25 novembre 2020
Critiques

Tenet : Il faut le voir !

Par Loïc Gourlet

Il me faut maintenant parler de "Tenet" (distribué par Warner Bros France), le film de la renaissance du Cinéma. Ce faisant, je me rends compte que la tâche n’est pas si évidente que cela puisqu’en évoquant le dernier film-évènement de Christopher Nolan, existe le risque de se trouver confronté à un réel problème, presque un cas de conscience. En effet, moi qui écrit ces lignes et vous qui les lisez, nous formons une communauté, celle des amateurs de cinéma, voire même sans doute celle des cinéphiles. Et en tant que mordus de pellicule, nous sommes forcément des défenseurs de la salle obscure (en tout cas je l’espère…), défenseurs à la fois inquiets d’observer la difficile situation dans laquelle se trouve plongée l’exploitation cinématographique actuelle, mais aussi défenseurs tristes de constater que la proposition des films qui nous est faite depuis deux mois est incroyablement faible.

Et voilà que Christopher Nolan arrive. Et force est de constater que le statut de héraut de la cinématographie mondiale qu’il a voulu endosser est un véritable acte de courage. Là où nos sauveurs de mondes et d’univers Bondien et Marvellesque ont montré que leur courage n’existait que dans leurs films puisque que dans le monde réel, ils préfèrent largement aller se planquer bien au chaud pendant 6 mois en attendant que d’autres essuient les plâtres de la reprise du Cinéma, Nolan ne s’est jamais dégonflé. Et il poussait même autant qu’il le pouvait pour garder une sortie la plus proche possible de celle qui était prévue en juillet. On imagine sans mal certains pontes de chez Warner dormant assez mal la nuit en pensant à leurs 200 millions de dollars désormais bien plus en dangers qu’ils ne l’imaginaient il y a quelques mois. Mais que voulez-vous, il est aujourd’hui compliqué de résister à ce que représente Christopher Nolan.

En conséquence, nous cinéphiles, nous choisissons notre camp et ce camp doit être celui de Nolan.
Parce qu’on veut que son film marche.
Parce qu’on veut que les gens retournent dans les salles.
Parce qu’on espère qu’ils se diront que Netflix c’est bien pendant le confinement, mais que ça ne remplacera pas ma salle de cinoche préférée.
Parce qu’on espère que si pas grand monde ne va au ciné, ce n’est pas seulement parce qu’on aurait désormais peur de cette « salle de cinoche préférée ».
Parce qu’on veut que les producteurs, distributeurs, exploitants se disent qu’ils peuvent enfin sortir leurs films.
Parce qu’on veut que ces mêmes producteurs, distributeurs, exploitants ne se disent pas : « au pire je revends à prix coutant à Amazon Prime ».
Parce que moi ici je veux pouvoir écrire : « Allez voir "Tenet" ! »
Et parce que tout ça, on veut que "Tenet" soit un bon film.

Et ainsi en arrive-t-on à ce fameux cas de conscience évoqué quelques ligne plus haut : comment puis-je écrire « Allez voir "Tenet" ! » alors que vous savez pertinemment que si je souhaite que vous y alliez, ce n’est pas seulement parce que ce serait un bon film mais aussi parce que j’ai intérêt à ce que vous y alliez, parce que je veux que le Cinéma aille mieux, enfin. Bref, en étant dithyrambique, me penserez-vous réellement sincère ?

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Christopher Nolan et John David Washington sur le tournage

La dernière fois que j’avais ressenti cela, c’était le 15 septembre 1999. Ce jour-là sortait "Eyes Wide Shut", le premier Kubrick (et forcément le dernier) que je pouvais découvrir à sa sortie dans une salle de cinéma. Et j’avais décidé, avant de le voir, que c’était de toute façon un chef d’œuvre. Oui, mais si ça n’était pas le cas ? Aurais-je le courage, l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître ? En fin de compte, je n’ai pas eu la réponse à cette question puisque, immédiatement, objectivement (si tant est que ce terme soit applicable à un passionné), le film était un chef d’œuvre. Loin de moi la volonté de parler de chef d’œuvre à propos de "Tenet". C’est néanmoins conscient de cette difficulté de demeurer objectif et en faisant l’effort d’ôter au mieux de mon esprit tout cet autour pour me consacrer uniquement au film, que je peux écrire, finalement : « oui, allez voir "Tenet" ! »  Long préambule avant d’aborder le film j’en conviens, il me semblait nécessaire de clarifier la situation afin que vous qui lirez les lignes ci-dessous, sachiez qu’on ne va maintenant parler que de cinéma.

« On n’y comprend rien ! » Il s’agit là d’une réaction plutôt commune à la sortie de "Tenet". Certes, cette histoire d’organisation luttant pour éviter une potentielle fin du monde du fait de l’inversion du temps, ne faisait jusqu’alors pas partie de nos principales préoccupations. Et dire que l’on n’était pas vraiment familier des théories des courbes temporelles est un doux euphémisme. Cependant, il ne faut pas confondre complexité et incompréhension. Le film est-il complexe ? Indéniablement. Néanmoins, comprend-on l’avancée de l’histoire et qui fait quoi, quand ? Pour peu que l’on fasse un effort d’immersion dans le film : oui, sans problème (je vous accorde que le « comment » est parfois plus obscur). Le fait qu’on soit lâché par quelques lignes de dialogues dédiées à des spécialistes adeptes de la physique spatio-temporelle ne doit pas nous faire perdre de vue que l’on n’est pas plus perdu, voire moins perdu, que dans n’importe quel James Bond nous faisant passer ses étapes scénaristiques sans que l’on ait souvent suivi grand-chose. Néanmoins, il est vrai qu’un second visionnage peut s’avérer particulièrement intéressant, non pas tant pour mieux comprendre l’histoire, mais justement pour constater de quelle façon Nolan dissémine tout au long du film certaines clés qui deviennent compréhensibles uniquement en ayant une vision d’ensemble. Et puis merde, nous livrer un grand, gros, beau film qui nous en met plein la vue et qui en plus a le souci de faire confiance à l’intelligence de ses spectateurs en ne les prenant pas pour des idiots, c’est quand même flatteur !

Mais, parce qu’il y a quand même un « mais », cette complexité a ses limites au moins sur un point : cette menace, à savoir l’inversion du temps qui menacerait toute existence sur Terre, n’est jamais suffisamment expliquée. Les personnages nous disent que si ça arrive, c’est la fin du monde, mais on ne sait ni pourquoi, ni comment. De ce fait, cette menace ne semble pas si réelle et la tension du scénario en est clairement amoindrie. Quand on a une bombe prête à exploser dans 27 sec et qu’on ne sait pas s’il faut couper le fil rouge ou le bleu, on comprend que si Bruce Willis se plante (même si on sait qu’il ne va pas se planter), ça va péter. Ici, malheureusement, parce qu’on ne ressent pas suffisamment la menace, on perçoit moins le danger, on se sent moins en danger.

Toutefois, cette tension manquante dans le scénario est en grande partie compensée par une mise en scène au couteau. En effet, c’est ici la mise en scène et plus spécifiquement le découpage qui met en place la tension des scènes d’action. Même s’il s’agit d’une lapalissade, nous sommes bien obligés de dire que Nolan sait manier une caméra. Les scènes d’actions de "Tenet" soutiennent sans conteste la comparaison avec celles de "The Dark Knight", qui s’il n’est pas forcément le meilleur Nolan (quoique…) est probablement, dans le découpage de ses scènes d’actions et dans sa tension son film le mieux mis en scène. Nolan a déclaré à plusieurs reprises que "Tenet" avait été son film le plus complexe à monter. A la vision du film, cela paraît évident tant le rythme du film semble dosé à la milliseconde. Il suffit de voir la séquence finale et son montage alterné entre les différents théâtres de l’action pour se rendre compte de la gageure de la tâche.

Il y a des étapes obligées dans la critique d’un film. Notamment scénario ; mise en scène ; distribution. Et bien sur ce dernier point, "Tenet" ne déroge pas vraiment à la règle. A de rares exceptions (évidemment Heath Ledger dans "The Dark Knight") et aussi mémorables soient-ils, lorsqu’on pense aux films de Nolan, on ne pense pas forcément acting. On va voir le passionnant "Dunkerque" pour milles raisons, mais pas pour son casting. On aura préféré Matthew McConaughey chez Scorsese et Jessica Chastain chez Malick que dans "Interstellar" même si on n’a pas grand-chose à leur reprocher. "Inception" est un grand film avec DiCaprio, mais ce n’est certainement pas le plus grand rôle de DiCaprio. De Pacino, on citera une vingtaine de rôles plus marquants que celui de Will Dormer dans "Insomnia". "Tenet" ne change pas grand-chose à l’affaire. John David Washington, à qui beaucoup promettent une future grande carrière pourra mettre un Nolan à sa filmo mais il lui faudra sans aucun doute trouver des rôles qui lui permettront de mieux s’épanouir. Elisabeth Debicki de son côté ne semble pas avoir la possibilité de faire grand-chose de son personnage sans doute trop victimaire. Kenneth Branagh n’est parfois pas très loin du cabotinage. L’on retiendra surtout Robert Pattinson qui, non content d’avoir hérité du personnage le plus intéressant du film, est sans conteste celui qui tire le mieux son épingle du jeu.

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Kenneth Branagh

Néanmoins, comme pour la plupart des films de Nolan, ces réserves sur la distribution ne sont en fin de compte pas un réel problème puisque prioritairement, on ne va pas voir "Tenet" pour ses acteurs mais pour la richesse d’une histoire passionnante et complexe. On va voir "Tenet" parce qu’on a affaire à un cinéaste captivant qui disserte depuis plus de 20 ans autour de la thématique du temps qui le fascine pour des raisons sans doute éminemment personnelles. On va voir "Tenet" parce qu’on prend une nouvelle fois une claque visuelle. On va voir Tenet parce ce que l’on prend un immense plaisir à se retrouver scotché à notre siège sans cette pointe de culpabilité que l’on ressentirait devant un film bêtement bourrin. On va voir "Tenet" parce que c’est un très bon film.

En fin de compte, puisque la question posée était : faut-il aller voir "Tenet" pour d’autres raisons que celle d’accomplir son devoir de sauveur de la cinéphilie mondiale ? Heureusement, la réponse est oui. Comme tous les Nolan, "Tenet" va devoir se digérer. Dans quelques semaines, lorsqu’il ne sera plus visible dans les salles, à nouveau submergées par les dizaines de (grands) films (l’espère-t-on) qui auront attendus que Nolan démine le terrain pour eux, il faudra voir si, comme pour la plupart de ses autres films, on attendra fébrilement de pouvoir enfin le revoir en DVD, VOD ou autre Blu-ray. Si "Tenet" nécessitera que ce Temps, si cher à Nolan, fasse son œuvre pour susciter la même impatience de le re(re)découvrir. La réponse n’est pas totalement certaine mais on peut tout de même être optimiste.

En attendant, allez voir "Tenet" !


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