8 décembre 2019
Critiques

Terminator Dark Fate : La fin d’une époque

Critique du film Terminator Dark Fate

par Guillaume Méral

Le temps et son échéance : l’ennemi des protagonistes du cinéma de James Cameron est aussi celui de son auteur, surhomme pas encore assez émancipé des contraintes des simples mortels pour faire tout ce qu’il voudrait entreprendre. En attendant de mettre au point la formule qui lui permettra de se dédoubler et entre deux sessions de tournage des suites d’"Avatar" (le défi d’une vie pour l’un, un de plus pour lui), James Cameron répond à la fatalité avec une solution de simple mortel : il délègue. Moins de six mois après "Battle Angel-Alita", revoilà donc Iron Jim aux manettes d’un nouveau film qu’il ne signe pas lui-même avec "Terminator : Dark Fate".

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Le septième jour, il délégua

Qu’on ne s’y trompe pas : si ce nouveau Terminator affiche le blaze de Tim Miller ("Deadpool") à la réalisation, c’est bien la main de JC (crédité au scénario et à la production) qui tend les fils en coulisses. Probablement désireux de redorer le blason détérioré d’une franchise assimilée à son héritage, Cameron n’entends plus faire l’homme-sandwich à l’aveugle (cf : "Terminator : Genysis"). On est maître de son destin : le postulat des deux Terminator est aussi celui de son principal instigateur.

A l’instar des deux premiers, Dark Fate raconte ainsi l’histoire d’un quotidien qui bascule. Celui de Dani Ramos, jeune mexicaine qui retrouve au centre de la guerre entre humains et machines après qu’une guerrière du futur ne l’ait sauvée des griffes d’un cyborg redoutable.

Fuir droit devant, soit sans prendre le temps de regarder le spectre de la vie qu’on laisse derrière soi, ni s’appesantir sur les fantômes qui disparaissent dans le rétroviseur. Concilier urgence et empathie n’a jamais été chose aisée, mais c’est l’équilibre miraculeux auquel était parvenu Cameron avec les deux premiers opus. C’est aussi celui auquel aboutit Dark Fate, toutes proportions gardées et au moins dans ses trois premiers quarts d’heure. Dès son introduction traumatisante, la fameuse mise en place "cameronienne" et sa structure tricéphale fait son office. Sens de la caractérisation immédiate, enjeux instantanément identifiables malgré l’économie d’explications, tempo échevelé : pas de doutes, on est bien au cinéma.

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Politique de l’auteur

Exécutant zélé et plein d’appétence de la bible du boss, Tim Miller sait tirer parti des excellentes idées du scénario. Notamment la relocalisation de l’action au Mexique, qui permet à Dark Fate d’évoluer dans un panorama visuel associé à "Terminator 2" tout en retrouvant l’urbanité précaire et fiévreuse du premier opus. De même, pour le contexte de l’immigration, que d’aucuns se dépêcheront de voir comme une simple concession à la culture du woke. Pourtant, il s’agit du levier par lequel la franchise de s’inscrire dans son époque tout en renouant avec ses racines.

Simultanément, Dark Date incarne ainsi sa nouvelle timeline qui n’appartient plus aux personnages de Linda Hamilton et Arnold Schwarzenegger, épouse les besoins de son récit (pour échapper au bad guy, il faut passer sous le radar de l’ultra-technologie et des instruments de surveillance généralisée), et fait retrouver à la licence le sentiment de clandestinité qui présidait aux deux opus. Et accessoirement, se permet aussi d’étendre la thématique "cameronienne" à travers le portrait d’une société dont la déshumanisation (« Je suis là pour collecter vos données » dit une agent des douanes à l’héroïne) prépare l’avènement des machines. Une solution pour plusieurs problèmes : ça vous rappelle quelqu’un ?

Étrangement, l’empreinte de James Cameron sur le projet ne se mesure pas seulement à la parenté que Dark Fate entretient avec ses illustres prédécesseurs que celle qui le lie à… "Alita" ! L’autre projet non-réalisé de Cameron, devenu le trip cyber-punk lyophilisé de Robert Rodriguez et dont le spectre parcourt ce Terminator-là par intermittences régulières. Dans le personnage de l’extraordinaire Mackenzie Davis, humanoïde qui renvoie directement à l’héroïne éponyme du Rodriguez (même sa prestation fait écho à celle de Rosa Salazar). Dans la peinture de ce monde d’en bas qui essaie de franchir la frontière qui le sépare d’un Eden utopique. Dans cette galerie de personnages qui représentent chacun l’échantillon d’une humanité qui a accompli sa révolution trans-humaniste.

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Le futur c’est maintenant

C’est précisément là que le film justifie sa raison d’être et actualise la pertinence de la franchise à notre époque. "Terminator Dark Fate" prend acte de ce que Le jugement dernier anticipait il y a 28 ans. Là où on pouvait craindre un propos d’arrière-garde sur la technologie qui enchaîne le film aux années 90 (un peu comme le remake U.S de "Ghost in the Shell"), Dark Fate prend au contraire la mesure de perspectives qui sont les nôtres aujourd’hui. Réjouissantes ? Pas forcément, mais à l’instar de Juan Antonio Bayona sur "Fallen Kingdom", Cameron et Miller ne postulent pas de ce qui devrait-être, mais ce qui est. Le jugement dernier fonctionnait sur le spectre d’un futur lointain, Dark Fate sur l’horizon d’un avenir proche, voir immédiat. Machine et hommes ne sont plus deux antagonistes stricts, mais bien des créatures qui occupent chacune une position différente sur l’espace d’un même concept, à savoir l’humanité.

Une évolution particulièrement prégnante dans le personnage d’Arnold Schwarzenegger, qui se permet d’être à la fois drôle et bouleversant dans la peau de ce T-800 qui initie les termes d’une cohabitation entre humains et machines. Ce n’est pas un chapitre qui se clôt, mais un nouveau livre qui s’écrit, et dont le prologue pourrait démarrer sur ce climax (les bonnes histoires commencent souvent par une fin) qui scelle l’alliance sacrée qui ouvre l’An 2 de l’humanité.

Ça pourrait sonner comme de l’exégèse, mais cette bataille homérique qui marche sur les traces du film d’horreur (cf : Benjamin Deneuféglise) se matérialise dans l’expérience portée à l’écran. Sous la caméra de Miller, les armatures métalliques deviennent chairs, les peaux se distordent et le spectateur prend pour lui la souffrance que le robot ne peut ressentir. Loin d’être un simple produit d’appel à gogo, la violence du film se révèle ainsi nécessaire pour amorcer la petite révolution qui se produit : à travers l’expérience sensible, on met le public du côté de la machine qui arpente et découvre l’humanité et ses méandres. Autrement, c’est nos émotions et nos réflexes de spectateur qui humanisent la machine par procuration.

En termes purement esthétique, il manque définitivement James Cameron himself derrière la caméra pour prendre pleinement la mesure des implications thématiques. Particulièrement au sein de scènes d’actions rarement satisfaisantes, comme si la deuxième équipe avait pris en charge les consignes scéniques pourtant démentielles du scénario (Cameron toujours dans la place). Mais à défaut de pleinement traduire ses envies dans une identité artistique qui lui est propre, Miller sait au moins rendre sa sincérité évidente. Comme le disait Julien Dupuy dans le podcast No Ciné consacré à Dark Fate, il fallait un amoureux de science-fiction pour filmer cette introduction absolument traumatisante. Mais aussi pour avoir l’instinct de saisir ce qui s’apparente mine de rien à une petite révolution de l’empathie "spectatorielle".

"Terminator Dark : Fate" réussit ainsi là où tous les Star Wars, les Jurassic World, les Creed et tous les reboots foireux qu’ont pu générer les années 2010 ont échoué. A savoir légitimer la saga dans le temps présent et regarder droit devant soit pour s’ouvrir des horizons passionnants qui donnent envie de voir la suite là, maintenant. Ne serait-ce que pour savoir comment James Cameron compte négocier les termes d’un jugement dernier inévitable, mais qui pourrait-être le début d’un recommencement plutôt que la fin de tout. Car tout visionnaire repoussant les limites prométhéennes de son médium qu’il soit (ici, en devenant le premier cinéaste à étendre sa filmographie hors des films qu’il réalise !), James Cameron le sait : il y a des fatalités qui sont inéluctables.

Pour en savoir plus, un extrait de notre émission Les Aventuriers des Salles Obscures :



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