14 décembre 2019
Critiques

The Birth of a Nation : La péridurale, ça fait moins mal

Retournons un an en arrière. Très exactement le 25 janvier 2016 alors que le festival du film de Sundance bat son plein. Une oeuvre indépendante y fait sensation : "The Birth Of A Nation", long-métrage réalisé et interprété par Nate Parker. A l'issue de sa première projection et des longues minutes d'applaudissements qui suivirent la fin du film, il paraissait presque acquis que, à l'image de son personnage principal, une grande destinée attendait le récit en images de la vie de Nat Turner, esclave afro-américain promis dès sa plus tendre enfance à être suivi par son peuple.

Lauréat des deux plus prestigieuses récompenses du festival, à savoir le Grand Prix du jury et le Grand Prix du public, "The Birth Of A Nation" fait l'objet d'une transaction historique lorsque Fox Searchlight en achète les droits de distribution pour 17 500 000 $, un montant record non seulement pour Sundance mais aussi pour l'histoire du cinéma indépendant américain. A titre de comparaison, le budget de production s'élève à 8 500 000 $, soit un peu moins de la moitié de ce que la filiale du Fox Entertainment Group a mis sur la table pour s'occuper de la sortie en salles du drame historique.

Déjà considéré comme l'un des favoris des prochains Oscars alors que l'année ne faisait que commencer, rien ne semblait empêcher "The Birth Of A Nation" de connaître une carrière glorieuse. C'était sans compter la résurgence cet été des accusations d'abus sexuel en 1999 à l'encontre du réalisateur et acteur principal. Bien qu'ayant été acquitté à l'époque, la polémique a vidé le long-métrage de presque tout son potentiel commercial en plus de mettre un terme à ses espoirs d'obtenir des nominations pour les prochaines cérémonies de récompenses. Ces événements témoignent une fois du manque de discernement qui peut s'emparer de nous lorsque l'on considère un film dont l'on sait que l'un des membres de l'équipe est potentiellement discutable sur le plan moral, manque de discernement qui altère notre regard et nous conduit à ne pas traiter l'oeuvre comme elle le mérite.

L'angle d'approche adopté par Nate Parker, réalisateur et scénariste de "The Birth Of A Nation", pour mettre en scène son histoire est assez intéressant bien qu'imparfait. En effet, tout le film construit la destinée de Nat Turner comme celle d'un prophète appelé dès son plus jeune âge à accomplir de grandes choses pour un peuple qu'il inspirera au point de le mener vers une toute aussi brève que violente révolte. Le regard du pasteur et esclave sur son environnement est traité avec minutie pour convaincre le spectateur de son évolution inéluctable vers l'instigation de la sanglante insurrection qui ne sera au final au centre que du dernier tiers du récit.

L'heure et quart qui précède la révolte sert un propos qui suscite la réflexion sur le pouvoir exercé par la religion sur l'Homme puisqu'elle est tour à tour utilisée aussi bien pour légitimer les rapports de domination entre des semblables que pour inciter les opprimés à s'extraire du joug de leurs persécuteurs. Totalement investi dans ce qu'il raconte, Nate Parker délivre une prestation de qualité devant la caméra et insuffle son énergie derrière pour mettre en images avec une efficacité appréciable mais dénuée de génie son scénario.

Toutefois, difficile d'être totalement transcendé par un film qui manque cruellement des nuances et de subtilité dans son traitement. La plupart des personnages restent trop unidimensionnels pour pleinement exister alors que "12 Years A Slave" et "Django Unchained" montraient avec brio qu'il était possible d'enrichir les esclavagistes et les esclaves au-delà du statut qui leur était conféré par la couleur de leur peau. De plus, "The Birth Of A Nation" recourt parfois à des effets trop faciles pour susciter l'émotion sans jamais les mettre en scène avec suffisamment d'inspiration pour qu'ils nous emportent. Encore plus regrettable mais inévitable étant donné la note d'intention de la première réalisation de Nate Parker pour le cinéma, "The Birth Of A Nation" préserve la figure de prophète-martyr de son personnage principal en glissant sur tout éventuel questionnement autour de ses actes et de leurs conséquences.

Malgré son côté convenu et attendu qui en réduit l'impact, "The Birth Of A Nation" tire son efficacité de l'investissement d'un artiste qui assure la triple casquette de réalisateur-scénariste-acteur principal.
Auteur :Rayane Mezioud
Tous nos contenus sur "The Birth of a Nation" Toutes les critiques de "Rayane Mezioud"