28 octobre 2021
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The Company Men : Belle humanité

Et encore un film sur la crise économique pourrait-on se dire que les autres médias nous inondent quotidiennement de cette funeste actualité économique et sociale. Or, "The Company Men" est bien plus qu'un énième constat sur ce sujet omniprésent, c'est un film juste, sensible, à hauteur d'hommes, sur la fin des illusions, celles de l'« American Way Of Life ». Le film a ainsi pour cadre Boston et le secteur de la construction navale durement touché par la crise.

Ce qui intéresse John Wells dans "The Company Men" ce sont les conséquences de licenciements chez des cadres supérieurs, leur évolution psychologique, le parcours du combattant que cela entraîne (pointer au Pôle emploi local, l'humiliation des entretiens d'embauche, les relations familiales, la perte de l'estime de soi…). Les figures centrales du film sont des cadres supérieurs et dirigeants, en cela l'angle est pertinent car cette classe sociale est peu ou sous représentée dans le cinéma.

"The Company Men" s'attache surtout à suivre le parcours de Bobby Walker, interprété par un Ben Affleck d'une grande justesse. Il gagne près de 150 000$ par an, vit dans une belle maison avec se femme et ses deux enfants, roule en Porsche, joue au golf, etc. Le fameux rêve américain donc ! Tout va ainsi s'écrouler pour lui et le film s'attache avec beaucoup d'acuité à montrer cela : le choc du licenciement, l'amertume de l'échec, l'orgueil mis à mal, la honte tout simplement, de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, de maintenir un train de vie opulent.

La principale qualité de "The Company Men" est de le faire sur un mode mineur, sans emphase, avec modestie, sobriété, que ce soit dans le ton, l'écriture, comme dans la mise en scène. C'est en quelque sorte l'anti-Klapisch et son indigeste "Part du gâteau", ici pas de clichés, rien n'est démonstratif et pas de morale lourdingue sur les valeurs de la famille ou du travail, propre à de nombreux films américains « du milieu »… Le film se permet même de belles séquences où s'enchaînent des plans, fixes ou par le biais de lents travellings, sur les chantiers et usines désaffectés, stigmates de la délocalisation sur l'industrie locale.

Autre intérêt de "The Company Men", sa distribution, telle une mise en abime de ces quatre acteurs, pas les plus « bankable » d'Hollywood, à la limite des « has been » :
- Ben Affleck en premier lieu qui surprend par cette incarnation juste, sensible et émouvante du cadre et père de famille américain dans toute sa splendeur, avec sa mâchoire carrée et son physique d'athlète on l'imagine parfaitement en ancien capitaine de l'équipe de foot de son université ! Il prouve qu'il n'est pas qu'un acteur moyen, qu'en plus d'avoir réalisé deux films (l'excellent "Gone Baby Gone" et le bon "The Town") il peut être un remarquable acteur.
- Tommy Lee Jones qui se fait de plus en plus rare est magistral dans le rôle de ce cadre dirigeant qui ne déroge pas à une certaine éthique et une humanité rare dans ces milieux.
- Chris Cooper, habitué des seconds rôles (il a eu l'oscar en 2003 pour "Adaptation" de Spike Jonze) est une belle idée de casting, il est très émouvant en cadre vieillissant ne supportant pas son licenciement, à l'approche de la retraite.
- Kevin Costner est sans doute le symbole le plus fort du casting, lui qui depuis deux échecs monumentaux en tant que réalisateur (les navets "Waterworld" et "Postman") a disparu de la circulation depuis plus de dix ans. Il joue le beau-frère de Ben Affleck. Il en est l'opposé car il est ouvrier et mène un train de vie modeste, mais c'est lui qui tendra la main à Bobby en l'embauchant comme apprenti charpentier. Il nous offre une composition toute en retenue, il est impeccable dans le rôle de ce personnage humain, pudique, à la simplicité réconciliatrice.

Il ne faut pas oublier les deux seconds rôles féminins, en particulier celle qui incarne l'épouse de Bobby, Maggie, alias Rosemarie Dewitt. Elle est parfaite en épouse aimante, soutien indéfectible de son époux, mélange de force de caractère, de douceur et d'empathie, quelle belle actrice ! Enfin la trop rare Maria Bello (souvenez-vous de sa remarquable interprétation dans le chef-d'œuvre "A History of Violence" de Cronenberg) qui incarne ici la DRH de la "company", qui ne tombe pas dans le cliché de la "tueuse" d'emplois froide, ainsi que la maîtresse de Tommy Lee Jones.

Alors foncez voir "The Company Men", film précieux qui, par sa modestie et son regard plein d'humanité sur ceux que la crise économique abandonne et casse, nous permet de remettre des noms, des visages, des figures, des lieux, des parcours le tout sans être ni moralisateur ni désespérant. Bel équilibre, belle réussite que ce premier film d'un producteur de télévision confirmé, nouvelle preuve des passerelles entre séries télés de qualité et cinéma sobre et intelligent. Vivement le prochain Mr John Wells !

Auteur :Loïc Arnaud

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