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The Father : Voyage en terre inconnue

Par Thumette Frélaut

Sorti fin mai, "The Father", film franco-britannique de Florian Zeller, distribué par Orange studio, était plus qu’attendu. Multi récompensé, "The Father" aura reçu deux Oscars.  "The Father", ce sont à la fois un récit et une mise en scène déconcertante qui bousculent le spectateur avec des performances remarquables notamment du duo formé par Anthony Hopkins et Olivia Colman.

Dramaturge et écrivain, Florian Zeller s'est fait acclamer par les critiques pour sa trilogie théâtrale : La Mère, Le Père, puis Le Fils. Le deuxième volet, Le Père à reçu trois Molières et a été traduit dans de nombreuses langues. Un réel succès d’après la presse qui aura valu à Zeller l'envie de se transformer en scénariste et réalisateur. "The Father", c’est l'histoire d'un père de 81 ans auquel sa mémoire lui joue des tours. Anthony est atteint d'une démence progressive. Il vit seul dans son grand appartement londonien. Tout bouge trop vite autour de lui...

Heureusement sa fille, Anne (interprétée par Olivia Colman) est bien décidée à l’aider en lui rendant visite. Bien que le film s’ouvre sur Anne, les intentions de Florian Zeller sont précisément centrées sur la perception d’Anthony, le père, sur sa vieillesse et son handicap mental. Loin des banalités et des clichés, on comprend avec efficacité ce type de problématique par ailleurs peu exposée au cinéma (on pourra par exemple se souvenir du film de Zabou Breitman, "Se souvenir des belles choses", en 2002).

Un récit immersif déconcertant

Les incertitudes d'Anthony nous suivent tout au long du film. Entre la perte de repères, de la mémoire et les souvenirs qui se brouillent, nous arrivons à comprendre le caractère d’Anthony. Le spectateur oscille entre la version de ce dernier et la réalité. "The Father" devient ainsi un casse-tête captivant pour le protagoniste et sa galerie (ici je veux parler des spectateurs).  Dès le commencement, nous sommes pris de court par la clarté de la réalisation : de nombreux travellings, de longs plans-séquences, des gros plans si bien conçus, etc. L'ensemble de ces artifices techniques nous font ressentir les émotions ainsi que les pensées d’Anthony alors que les pièces se mélangent. Les personnages disparaissent puis refont surface, les détails s’entremêlent et nos esprits s'embrouillent à leur tour.

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Anthony Hopkins - Copyright TOBIS Film GmbH

"The Father", c'est une immersion pleinement réussie dans la sénilité. Florian Zeller nous piège avec ses personnages dans un labyrinthe mental dont on peine à sortir. On n'assiste pas simplement au déclin d'Anthony, on le vit avec et dans lui. Toutefois, prenez garde ! "The Father" s'avère loin d’être décourageant. Aux limites du thriller psychologique, cette heure et demie de drame nous scotche à notre siège. C'est la réelle force de ce film. Nous sommes plongé(e)s dans un abyme d'incompréhension. Ce huis clos nous entraine dans un labyrinthe mental.

Une piste pour vous y retrouver cependant : les détails de la décoration vous donneront des indices ou au contraire vous éparpilleront. On vacille alors entre illusion, hallucination, réalité et cauchemar. Cette thématique de la vieillesse, de la démence sénile, et plus largement de la maladie d’Alzheimer, ne vous laissera pas indemne. On retrouve ici des valeurs essentielles, presque cathartiques, d'un film largement maîtrisé. Comme le rappelle Florian Zeller : "le cinéma, tout comme le théâtre, nous font rappeler que l’ont fait partie d’une humanité."

Des performances époustouflantes

Cette humanité, on la perçoit totalement grâce à la performance d’Anthony Hopkins. Il dégage une sensation d’ubiquité qui rapproche considérablement l’acteur du spectateur. Quelque fois burlesque, sensible et entier, sa prestation, toute en sobriété, emporte notre adhésion.  Son personnage n’est pas parfait. Il passe par toutes les humeurs : colérique, manipulateur, joueur et comique. Il ne veut pas d’aide et se braque à chaque remarque bienveillante de sa fille, refuse de prendre ou de donner des critiques. Il refuse de vieillir tout simplement et sa vulnérabilité n'en est que plus que poignante. Quant à sa fille, tiraillée entre deux situations, entre son amour pour père et la dure réalité de la maladie, elle fait la preuve d'une force qui nous donne du courage et de l’espoir face à l'inévitable.

Ainsi, "The Father" est une réelle aventure humaine et affective. Le cinéma a cette particularité de rendre visible l'invisible, ce qui nous marque profondément. Il est peu probable de sortir indemne à la fin du premier long-métrage de Florian Zeller. D'ailleurs, il n’est pas prêt de nous lâcher, annonçant prochainement la sortie de son second film "Le Fils", co-écrit par lui-même et Christopher Hampton, dont seul le casting est dévoilé en l'état : Laura Dern et Hugh Jackman. Affaire à suivre...


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