30 juillet 2021
Critiques

The Grand Budapest Hotel : Chef d’oeuvre

Si on vous dit galerie de personnages loufoques et volubiles, souvent membres d'une même famille en crise, échanges épistolaires, adolescence revendiquée, filiation refoulée, monde coloré modérément réaliste, souci constant et obsessionnel du détail, mise en scène particulièrement méticuleuse composée de travellings latéraux et avant efficaces, balayant des décors chiadés aux allures de maisons de poupée grandeur nature, découpage en chapitres, rythme effréné, cadence trépidante, narration en voix off, zooms et dézooms précieux, cadrages millimétrés, bascules d'angles à 90°, ton pop appuyé par une bande-son aux petits oignons … vous nous répondez ? Wes Anderson évidemment avec "The Grand Budapest Hotel" (distribué par Fox France)!

De "Bottle Rocket" à "Moonrise Kingdom", en passant par "A bord du Darjeeling Limited" ou "La Vie aquatique", le dandy américain, installé depuis peu à Paris, s'est constitué une filmographie dorée à la grammaire visuelle unique, identifiable à des kilomètres. Deux ans à peine après le beau poème romantique Moonrise Kingdom, Wes Anderson est donc de retour au cinéma avec le très attendu "The Grand Budapest Hotel".

Reparti de Berlin avec un grand prix du jury en poche, ce long métrage sophistiqué, en salles le 26 février, se paye le luxe d'un casting 5 étoiles. Difficile de recenser tout le beau monde présent dans ce luxueux hôtel : mixage entre retrouvailles honorables avec des habitués – Jason Schwartzman, Willem Dafoe, Tilda Swinton, Jeff Goldblum, Edward Norton, Adrian Brody, Bill Murray, Owen Wilson, Harvey Keitel – et engagement de nouvelles recrues : Ralph Fiennes – héros du film, Tony Revolori – son acolyte, mais aussi Jude Law, Tom Wilkinson, F. Murray Abraham, Saoirse Ronan, ainsi que les frenchies Mathieu Amalric et Léa Seydoux.

Un palace rose bonbon magnifique, un ton doux-amer décalé, une photographie splendide redevable à l'excellent Robert D. Yeoman, directement inspirée de l'esthétique Tintin, une balade dans les mémoires d'un cinéma qui a probablement bercé son enfance avec des influences diverses et étonnantes – aussi bien les comédies d'avant la censure des années 30 type Rendez-vous, Aimez-moi ce soir que les films de Lubitsch, les mémoires de l'auteur viennois Stefan Zweig, ou bien la peinture avec les tableaux du peintre symboliste autrichien Gustav Klimt – des personnages multicolores et généreux – au sens le plus noble du terme, convoquant des valeurs désuètes comme l'altruisme ou le courage – remarquablement interprétés par la troupe de fidèles et les nouveaux (mention pour Edward Norton, Ralph Fiennes, Saoirse Ronan), une ambition folle, une musique tout à fait singulière et en phase avec les images, signée Alexandre Desplat, etc.

Aucun doute possible en visionnant les premières minutes de "The Grand Budapest Hotel", on est bien dans l'univers chaleureux de Wes Anderson. Ce huitième long-métrage est probablement son plus beau à ce jour, un film – somme de son art dont la maestria formelle et la minutie impressionnent à chaque plan, composite de prouesses techniques quasiment sans égale (combinaison de prises de vues réelles, en stop-motion et de miniatures), témoignant d'un savoir-faire majestueux, acquis depuis la réalisation de l'animé Fantastic Mr Fox.

En relatant l'histoire de M. Gustave, concierge raffiné, parfumé et beau parleur d'un hôtel perdu en montagne dans le pays fictif de Zubrowska pendant l'entre-deux-guerres, qui essaye de transmettre son art au jeune lobby-boy Zéro Mustapha, le cinéaste texan nous entraîne dans un vaste monde poétique, empreint d'une mélancolie aussi terrible qu'étonnante. Au programme de ce récit gigogne very Hitchockien : une riche veuve assassinée, un tableau précieux subtilisé, un héritage convoité, des suspects, une crapule à la mâchoire effrayante (Dafoe parfait en clone du célèbre vilain Requin issu de la saga James Bond), un cambriolage comique, des figures de style cinématographiques familières (une traque, des poursuites, des fugues, une évasion, une fusillade), des voyages frénétiques en train, en ski, en moto et en auto à travers l'Europe, des déguisements, des clés, et bien plus encore.

La générosité sans limite du metteur en scène s'apprécie également avec les indénombrables annexes de l'intrigue principale – une romance émouvante entre le groom et une boulangère, un regard humain sur l'évolution d'un pays à travers le prisme d'une époque – saluons d'ailleurs au passage l'extraordinaire travail d'orfèvre réalisé au montage, avec comme témoin l'impressionnante introduction parcourue de mises en abîme successives hyper limpides. On relèvera aussi l'humour burlesque façon Tati ou Marx Brothers qui transforme ce "Grand Budapest Hotel" en une drôlerie sauvage, féroce, gore et cinglante. L'hilarante séquence d'escapade de prison, les scènes très buddy movie portées par le duo fracassant M. Gustave / Zéro, ainsi que le sort réservé aux animaux et aux notaires sont des exemples probants.

Le dispositif astucieux d'Anderson atteint un paroxysme avec un décrochage cartoon fantasque (la poursuite dans la neige) pour fuir la réalité barbare et une conclusion bouleversante qui confère au film une dimension tragique et nostalgique implacable : approche surprenante de thèmes sérieux, profondément humains et au traitement très Miyazakien (Le Vent se lève, il faut tenter de vivre, rappelez-vous), comme la hantise d'une guerre imminente (scènes stupéfiantes des voyages en train interrompus par des contrôles de patrouilles militaires tendance nazis) la solidarité, la succession, les mémoires imbriquées, etc.

Casting fleuve flamboyant, fantaisies, aventures, voyages, romance, beauté formelle, références artistiques parfaitement assimilées (littérature, peinture, bande-dessinée, cinéma). "The Grand Budapest Hotel" est un chef d'œuvre de plus dans le curriculum vitae déjà bien garni de Wes Anderson, une comédie dramatique brillante, ingénieuse et charmante.

Auteur : Christopher Ramoné

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