Critiques

The Happy Prince : Un portrait intimiste d’Oscar Wilde

Le premier long-métrage de l’acteur, et donc désormais réalisateur, Rupert Everett, arrive le 19 décembre 2018, quelques mois avant la mise en place effective du Brexit au Royaume-Uni.

En effet, le film suit les dernières années d’une éminente figurante littéraire, Oscar Wilde, à travers ses pérégrinations entre l’Angleterre, la France et l’Italie.

Intéressons-nous d’abord au carton final qui nous informe du « pardon » accordé à l’auteur en 2017 grâce à la loi Alan Turing. Le poète rejoignait ainsi la longue liste des condamnés pour sodomie, désormais amnistiés rétroactivement. "The Happy Prince" résonne ainsi dès l’abord d’une contemporanéité troublante à l’heure où se multiplient les actes homophobes dans une Europe fracturée. Il faut dire que Rupert Everett, lui, connaît son sujet.

Cette œuvre de fiction profondément politique s’inscrit dans la droite continuité de la série documentaire "50 Shades of Gay", où l’acteur interrogeait l’an dernier le regard des anglais sur la communauté gay. Ce-dernier assume d’ailleurs lui-même publiquement son homosexualité depuis les années 90.

Son coming out aura même raison de sa visibilité dans le paysage cinématographique hollywoodien au tournant du nouveau millénaire. Cette homophobie, il la critiquera ainsi ouvertement au micro de la BBC4 en 2010. Le public ignore alors qu’un projet profondément intime et ambitieux repose dans les tiroirs de l’acteur.

C’est incontestable. Rupert Everett entretient des liens étroits avec Oscar Wilde par bien des façons. Le premier avoue s’être prostitué occasionnellement durant sa jeunesse. Le second s’entourait d’éphèbes tout à son goût, ce qu’on lui reprochera par ailleurs. Mais surtout l’acteur, habitué au rôle du gay dans bien des films américains (voir sa prestation de confident déluré dans "Le mariage de mon meilleur ami", réalisé par Paul John Hogan), se montre brillant dans les pièces du dandy anglais.

C’est le réalisateur Oliver Parker qui va mettre en lumière le talent du comédien dans les adaptations cinématographiques du "Mari Idéal" puis "L’importance d’être Constant". Cependant, c’est bel et bien le théâtre qui achève de nous persuader de cette intelligence d’esprit entre les deux artistes à quelques plus de cent ans de différence.

Le comédien fait sensation sur les planches dès 1993 grâce à son interprétation de Lord Henry Wotton dans Le portrait de Dorian Gray qu’on ne présente plus désormais. Dès 2012, il incarne déjà l’auteur en fin de vie dans la pièce de David Hare, The Judas Kiss.

Contrairement au film de Rupert Everett, l’histoire évoque en grande partie l’affaire Queensberry, un marquis accusant Wilde d’entretenir ouvertement des relations homosexuelles avec son fils Lord Douglas. L’appétence du comédien pour la production théâtrale de l’auteur ne semble pourtant pas suffire à expliquer la réalisation de "The Happy Prince".

Certes, il serait plus qu’anecdotique, voire même trivial, d’évoquer le vif intérêt de Rupert Everett pour des figures artistiques éminemment gay comme Montgomery Clift. Son film n’a pas non plus pour vocation de brosser avec exactitude les grandes heures puis la déchéance du poète anglais. Rapportez-vous pour cela au Wilde incarné par Stephen Fry sous la direction de Brian Gilbert en 1997.

rupert-everett-oscar-wilde
Rupert Everett dans The Happy Prince.

Non. La vérité est ailleurs. Il faut pour cela remonter un an plus tôt lorsque Rupert Everett interprète Algernon Montcrieff dans Le portrait de Dorian Gray mis en scène par Jérôme Savary au Théâtre National de Chaillot. La journaliste Odile Quirot du Nouvel Observateur ne tarit pas d’éloges à propos du comédien.

Et c’est au détour d’une ligne qu’elle détecte sans avoir l’air d’y toucher les premiers symptômes d’une gémellité wildienne. Au-delà de son « cynisme en bandoulière », Rupert Everett sait se montrer « élégant et léger, avec une sorte de solitude, d'étrangeté au monde qu'on sent tapie en lui ». Ce portrait, c’est aussi celui de l’écrivain d’origine irlandaise qui a passé sa vie à parfaire son personnage d’esthète épris de culture classique tout en cultivant un esprit mordant.

Nombre de commentateurs littéraires s’accordent à corriger par pure précaution oratoire la célèbre assertion de Gustave Flaubert, jamais écrite par son auteur : « Madame Bovary, c’est moi ». La postérité semble s’être ici fort bien accommodée d’une amnésie centenaire lorsque s’ajoute la fin de la citation : « … d’après moi ». L’artiste évoque bien le cas d’une œuvre réalisée d’après nature, c’est-à-dire en se prenant comme modèle pour le personnage principal.

La méthode de traduction reste la même pour "The Happy Prince" et son auteur. Rupert Everett filme les dernières heures d’Oscar Wilde sur un canevas librement inspiré de la biographie de l’écrivain. Quelques 105 minutes lui suffisent ainsi à brosser cet autoportrait hédoniste et crépusculaire.

Car le réalisateur prend à rebours le principe de toute filmographie en inaugurant sa carrière par un film aux allures testamentaires. Ce premier long-métrage s’offre ainsi aux spectateurs comme un legs. Son auteur ne semble pourtant pas prêt d’interrompre sa carrière artistique, comme l’indique le line-up de ses projets à venir.

"The Happy Prince" souligne la fascination de Rupert Everett pour un personnage pleinement libéré dans ses relations sociales par le poids de la mort. Il y a même quelque chose de christique dans ce vœu de rédemption qu’embrasse Wilde au seuil de la vie. Le rôle ne pouvait alors qu’échoir au réalisateur, élevé dans une famille de tradition catholique, puis envoyé dans un monastère bénédictin pour y faire ses classes.

Cette éducation commune les rapproche tous deux encore un peu plus. L’un et l’autre partagent ainsi un amour profond pour la culture classique. Chacun s’est par la suite distingué à sa manière. Rupert Everett se fait renvoyer de l’une des plus grandes écoles d’art dramatique britanniques pour insubordination. Oscar Wilde, lui, se fait déjà remarquer à Oxford pour son esthétisme jugé trop décadent pour l’époque.

Quand s’ouvre "The Happy Prince", nous n’avons plus affaire au dandy flamboyant mais au fantôme d’un homme brisé par la justice et la société. Ses paroles semblent encore provenir des profondeurs de la geôle où il a passé pas moins de deux ans pour « grave immoralité ». Son crime ? Avoir affiché ouvertement sa relation homosexuelle avec Lord Alfred Douglas, dit Bosie.

C’est justement à son amant qu’il écrit De Profundis pour faire le point sur leur relation. Le texte ne parviendra jamais à son destinataire, bien évidemment. Et d’ailleurs, ce n’est pas le jeune homme désavoué par son père qui viendra le chercher au sortir de la prison, mais Robert Ross, premier amant de Wilde, devenu son tuteur.

L’homme que nous découvrons a perdu de sa superbe d’autrefois. Les douleurs au corps infligées par les travaux forcés ont eu raison de sa santé. De profondes rides marquent son visage boursouflé. Et voilà maintenant quelques temps que son oreille droite suppure méchamment.

D’autres soucis pèsent encore sur ses épaules, à commencer par sa situation financière. Trois procès retentissants ont suffi à le ruiner. Le voici condamné à la banqueroute, dans un pays qui n’est pas le sien, la France. Cet homme, ce n’est donc plus tout-à-fait Wilde. On le connaît sous le nom de Sébastien Melmoth.

L’auteur puise ici son inspiration dans un roman gothique Melmoth, l’homme errant, mais surtout dans une figure qu’il admire, Saint-Sébastien, martyr chrétien devenu icône homosexuelle au XIXème siècle. Rupert Everett s’attache d’abord à nous montrer la déchéance morale d’un homme rejeté d’une société qui l’adulait, et ainsi contraint de se forger une nouvelle identité. Pire, c’est une crainte maladive de la solitude qui ronge Wilde depuis que son tuteur l’a quitté pour Londres et que sa femme, Constance, l’empêche de revoir ses deux fils.

Surgit alors une figure du passé, le jeune et fringant Bosie. Wilde retrouve son amant sur le quai de la gare à Dieppe, point de départ d’un voyage qui les mènera à Naples. Là-bas, leur passion débridée peut s’exprimer sans contrariété… Ou presque. Bosie commence à s’inquiéter de l’argent qui vient à manquer. La rente de son père ne suffira pas à couvrir les frais occasionnés par le train de vie dispendieux de son amant. Quant à ce-dernier, sa femme lui a coupé les vivres depuis bien longtemps déjà.

Mais peu importe pour Wilde. L’homme de lettre continue à se montrer dispendieux, pour la bonne chaire, mais aussi en amour. Les fièvres de la syphilis nous transportent dans un cabaret parisien qui disparaît à son tour dans des volutes de fumée. Il faudra ensuite passer par les vapeurs de l’absinthe pour voir le poète acheter les faveurs d’un domestique italien.

Quoi qu’il arrive, son hédonisme devra triompher de cette insouciance presque enfantine que lui reprochent Constance et Robbie. C’est sans doute la résolution secrète qu’il exprimera plus tard dans l’hôtel miteux aux allures de chambre mortuaire : « Ou c’est le papier-peint qui disparaît, ou c’est moi ».

La bravade esthétique pose les fondations des enjeux dramatiques du scénario dans une lecture à rebours du film. Rupert Everett commence d’abord par distiller un parfum morbide dans des dialogues sans véritables interlocuteurs. C’est que le poète dépeint par le cinéaste déclame plus qu’il ne parle. Le parti pris de mis en scène met ainsi en exergue la prosodie du verbe wildien.

L’entreprise ne peut toutefois se suffire à elle-même. A qui s’adresse donc cette voix revenue d’entre les morts ? Everett, le réalisateur, impose alors à Rupert, le comédien, une direction d’acteur constamment orientée vers le hors-champs, qu’il soit matérialisé ou non. Il peut s’agir d’un paysage, comme un coucher de soleil, ou simplement d’un personnage. Chaque dialogue trouve ainsi sa propre chambre de résonance.

Se pose alors une question d’ordre esthétique dans l’approche picturale du film. Comment donner à voir la beauté crépusculaire du monde ? Car il n’est question que rien d’autre de cela dans "The Happy Prince" : dépeindre l’extase d’un homme confronté au sublime. Le projet s’avère d’emblée ambitieux, peut-être trop, tant il lorgne dangereusement du côté de Nietzsche et de Visconti.

Au final, il n’en est rien. Rupert Everett a su s’entourer d’une équipe technique capable de répondre à un défi artistique des plus tortueux. Il faut d’abord rendre hommage au travail du chef opérateur John Conroy, fils de Jack, lui-même déjà à la caméra pour un autre cinéaste britannique, John Boorman ("Zardoz", "Excalibur"). Ici, la caméra tenue au poing parvient à capter fébrilement la lumière crépusculaire et incandescente qui irradie de ses derniers feux les atermoiements passionnés de Wilde.

La photo du film, quant à elle, s’inspire des compositions impressionnistes de Turner dans ses marines et ses fresques antiques. Intervient ensuite la la magie du directeur artistique, véritable maître des illusions sur le plateau. En effet, c’est à lui que revient la lourde tâche de transformer un vieux château bavarois en palais napolitain délabré, théâtre des orgies menées sous l’égide de Wilde en personne.

De même, il aura fallu beaucoup de patience avant de pouvoir tourner l’intégralité des scènes parisiennes, bistrots, parcs et gares ayant été reconstitués en Wallonie. Seul l’hôtel des Roches à Trouville où Wilde a vraiment séjourné servira de décor naturel.

L’éclatement géographique du tournage révèle ainsi l’exigence artistique d’un réalisateur soucieux d’obtenir un sentiment d’authenticité. Par-delà ces considérations artistiques, le dispositif confirme bel et bien l’engagement paneuropéen d’un cinéaste qui aura attendu dix ans pour parvenir à un montage financier complexe rendu possible grâce à une coproduction impliquant aussi bien l’Allemagne que l’Angleterre, la Belgique, la France et l’Italie.

Ce long parcours hétéroclite reflète quelque peu celui du compositeur en charge de la musique du film, Gabriel Yared, auteur de partitions mémorables pour Godard, Altman, Beineix et plus récemment Dolan. Passé par Beyrouth, Paris et Londres, voici qu’il ne s’entoure cette fois-ci que d’un petit ensemble de chambre et de piano. La ligne orchestrale ainsi arrangée se révèle convaincante dans sa sobriété nécessaire à l’évocation de la solitude de Wilde.

Cette mélodie qui parcourt l’œuvre à travers les vapeurs de l’absinthe, c’est aussi et enfin celle d’un d’un conte : "The Happy Prince". Oscar Wilde la raconte à deux orphelins, compagnons sexuels occasionnels du poète. Son interprétation résonne comme un chant du cygne pour l’écrivain en quête de rédemption spirituelle. La statue d’un prince, autrefois majestueuse, devient « vulgaire » une fois démunie de ses ornements pour le bien de tous. L’absence de beauté la condamne à l’inutilité. Son cœur de plomb refuse de mourir. Seul un ange touché par sa bonté acceptera de l’emmener vivre au Paradis.

Le conte cristallise à lui seul les leitmotivs qui émaillent l’œuvre de Wilde, mais aussi tout simplement sa vie et ses convictions esthétiques. Le décadentisme, la superficialité, le désenchantement du monde, le beau et son assassinat. Rupert Everett achève ainsi de nous convaincre que l’élégance excentrique du poète dépasse les limites de l’ordinaire. « Rien n’est [donc] plus merveilleux que la souffrance des hommes. »

"The Happy Prince" constitue a priori un véhicule idéal pour transcender les catégories esthétiques imposées par le lyrisme de son sujet. Mais par-delà ses implications politiques s’esquisse le portrait intimiste d’un poète confronté dans ses dernières heures à une implacable réalité dont seul le rêve pourra triompher. L’illusion semble un temps pouvoir triompher de « toute la laideur et toute la misère du monde ». Oscar Wilde, quant à lui, ne trouvera pas plus « grand mystère que [dans] la souffrance humaine ».

Auteur : Boris Szames

Tous nos contenus sur "The Happy Prince"
Toutes les critiques de "Boris Szames"

ça peut vous interesser

Grâce à Dieu : Peut-on faire du cinéma avec un tel sujet ?

Rédaction

Les Fauves : Un rendez-vous raté avec la peur

Rédaction

The Happy Prince : Rupert Everett est né pour jouer Wilde

Rédaction