12 décembre 2019
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The Hours : Portraits de femmes

Adapté du roman de l'écrivain américain Michael Cunningham, prix Pulitzer en 1998, "The Hours" esquisse les destins croisés de trois femmes épousant des trajectoires semblables à trois époques différentes. Un très beau film irradié par un sublime trio de comédiennes : Nicole Kidman, Julianne Moore et Meryl Streep.

Avant d'être une magnifique déclaration d'amour adressée à la gent féminine, "The Hours" est d'abord un hymne à la littérature, à la puissance évocatrice des mots, à ces livres qui chavirent l'esprit et, parfois, font basculer toute une vie. Comme celle de Laura Brown (Julianne Moore) qui, en 1951, dévore Mrs Dalloway, le chef-d'œuvre de Virginia Woolf (Nicole Kidman) écrit en 1923 tandis que Clarissa Vaughan (Meryl Streep), qui vit à New York de nos jours, traverse les mêmes tourments intérieurs que l'héroïne du roman. Lequel sera donc le fil rouge de ces trois destins, le révélateur cruel, la matrice fictionnelle de trois vies résumées en 24 heures : "toute la vie d'une femme en une journée et dans cette journée, toute une vie".

L'une des qualités principales du film de Stephen Daldry (le réalisateur de "Billy Elliot") est d'avoir su éviter les pièges de l'adaptation littéraire (comme l'écueil du dialogue bavard) grâce à un montage adroit et subtil traversant les époques avec une remarquable fluidité. Certes parfois les péripéties de l'histoire facilitent transitions et raccords (Laura Brown prépare l'anniversaire de son mari, Clarissa Vaughan s'affaire au souper célébrant la remise d'un prestigieux prix littéraire à son meilleur ami) mais surtout le cinéaste a imaginé son film comme une œuvre chorégraphique et musicale (l'ouverture du film est admirable de ce point de vue) où les sentiments passeraient d'abord par les corps, les gestes et les regards avant d'infuser dans le tamis des mots.

S'appuyant sur la musique lancinante et minimaliste de Philip Glass, la caméra capte les émotions, enregistre les séismes intérieurs, happe le désespoir intime de ces femmes trop lucides pour trouver la paix intérieure. "On continue à vivre les uns pour les autres" confie l'une d'elles, soit la subordination aux conventions (familiales, morales, sociales...) pour échapper aux abîmes existentiels qui les menace puis les déchire. Car sous l'image convenue de l'auteur reconnu (Virginia Woolf), sous le vernis d'un bonheur lisse dans une banlieue cossue de Los Angeles (Laura Brown), sous les ors de la réussite professionnelle (Clarissa Vaughan) se dissimule à peine la fêlure d'une vie en lambeaux, lacérée par les doutes et les tourments, assaillie par la "futilité de la vie".

Les affres de la création et les pulsions suicidaires de la première, un sentiment d'étrangeté au regard d'une existence qui lui échappe pour la seconde, la peur du vide et la cicatrice toujours vive d'un amour à jamais disparu pour la troisième : trois manifestations d'insondable tristesse pour une même difficulté à trouver une place dans un monde opaque. Trois solitudes étouffantes au milieu d'un monde artificiel et chaotique où il leur est vital de respirer l'ai enivrant de l'altérité. Il ne faudrait cependant pas croire que le film n'est qu'une longue litanie de plaintes et de soupirs. D'abord parce que la résignation leur est étrangère, que leur combat intime augure d'un ailleurs prometteur ou apaisé, et enfin que ces questionnements sont le prix, douloureux ou tragique, de l'acceptation de soi.

L'épilogue d'un film profondément féministe, non pas au sens politique du terme, mais dont le regard sur les femmes détone, interroge ou émeut tandis que l'interprétation stupéfiante de Nicole Kidman (méconnaissable au sens premier !), Julianne Moore (bouleversante dans un rôle moins contrasté que celui de ses consoeurs) et Meryl Streep (revenue ici en pleine lumière depuis la miraculeuse " Route de Madison"). Trois actrices exceptionnelles au faîte d'une distribution au diapason.

Auteur :Patrick Beaumont
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