Critiques

The Hunt : Hunter Games

Par Pierre Tognetti

Voilà près de cent jours que je vide mes réserves de gel hydro-alcoolique à force de m’astiquer la télécommande sur le canapé. Trois long mois durant lesquels le 7ème art a fermé les portes de ses autels. Une situation inédite qui, pour continuer à pratiquer, nous obligera à basculer en chômage partiel et en télécinéma (…), en attendant de pouvoir enfin nous lécher à nouveau les bobines. Lorsque ce lundi je réponds à l’appel du 22 juin en allant voir "The Hunt" (distribué par Universal), c’est le grand débarquement dans mon multiplexe. Entre les masques, les visières, le gel, les affiches du ministère de la santé, les marquages au sol, les consignes martelées par le personnel sur le respect de la distanciation sociale etc. Si c’est un petit pas pour l’homme, c’est surtout un grand pas pour l’immunité ! Avant d’encadrer le ticket et sa date historique, je me précipite en salle, après avoir religieusement écouté les dernières recommandations, dispensées par l’hôtesse dans le cas où je débarquerai d’une autre planète...

Pour ce grand jour, j’ai jeté mon dévolu sur "The Hunt", plus attiré par son pitch que par le tapage occasionné lors de la sortie aux states de la bande-annonce. Jugée ultra-violente, alors que le pays était une nouvelle fois secoué par une (double) fusillade qui fera 31 morts, la date de sortie fut repoussée en mars. Soit quelques jours avant la pandémie… Plus qu’il n’en faudrait pour crier au film maudit, et surtout assurer une belle campagne de promotion. Quant à son supposé statut de film « sulfureux et choquant », heureusement pour nous que les membres des associations de bien-pensants n’étaient pas aussi influents dans les années 70 !

Si "The Hunt" était vendu comme une nouvelle lecture des chasses du comte Zaroff, écrit par Richard Connell et publié en 1924, connaissant les lascars de Blumhouse Productions, j’aurai été fortement étonné de découvrir un revival du film d’aventures exotiques. Si le cœur de l’histoire originelle avec des chasseurs sachant chasser des humains, est bien là, Craig Zobel va complètement modeler l’intrigue en la modernisant avec des codes accessibles au public actuel (les iles sauvages surfant sur les fantasmes de la grande époque colonialiste, ça parle beaucoup moins en 2020…). En clair, il va profiter d’une trame de fond ultra Bis pour se défouler, en appuyant sur la touche minimaliste.

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Un club de millionnaires kidnappent onze citoyens lambda dans tous les coins des USA, les embarquent dans un jet privé pour les relâcher en Croatie (effectivement moins exotique qu’une île du pacifique…). Ils se réveillent au milieu d’une clairière, un mors aux dents cadenassés sur la bouche et découvrent une grosse caisse remplie d’armes, avant de comprendre qu’ils ne sont pas venus pour chiner mais qu’ils sont les proies de tireurs isolés. Une scène d’action bien trash qui confirme, après moins de dix minutes, le ton de ce métrage. Avec l’irruption durant le vol d’un prisonnier qui finira l’artère perforée au stylo et l’œil arraché par un talon aiguille (la grande classe, ces riches !), on sait que le champagne servit à bord va vite être remplacé par du gros rouge qui tâche ! Et pour tâcher, ça tâche !

Comme beaucoup de réalisateur de genre récents, Zobel n’invente pas le fil à couper le beurre, pas plus qu’à démembrer les corps. "The Hunt" marche grassement sur les traces sanglantes laissées (entre autre) par "The Purge" (2013), ou le plus récent "Wedding Nightmare" (2019), ou quand les hommes (et les femmes) sont lâchés en pâture a d’autres hommes (et femmes) , pour basculer en mode survival. Chez lui, les nantis qui prennent pour cibles des citoyens très ordinaires, utilisent des armes automatiques, des fusils à lunettes, des arbalètes, des grenades, des mines etc. Très efficace, mais rien de bien nouveau en somme (à part le stylo peut-être…).

Pourtant, "The Hunt" mérite largement le détour et surtout sa programmation dans une salle. Un grand écran qui permet de profiter pleinement d’un spectacle décomplexé, outrancier, jouissif et ultra fun. Toutefois, si la métaphore sur la lutte des classes est traitée de façon aussi ouvertement et lourdement pachydermique, le second degré de lecture (indispensable dans le Bis, hein ?!) laisse paraitre un message aussi minimaliste que l’intrigue, mais bien moins bourrin qu’il n’y parait. Si les vociférations de Trump (désolé pour le pléonasme) éructant son indignation pour le message subliminal de « Tuons tous ces rednecks qui votent Trump pour chasser le président », s’opposent véhément au discours des ligues de moralisation sur les méfaits de la libre circulation des armes à feu (c’est vrai, c’est mal, les armes à feu. Par contre les arbalètes et les couteaux, c’est inoffensif…), n’oublions pas l’essentiel : c’est du divertissement !

Un crédo que je peux claironner sans risque d’être diffamer, étant plus proche dans mon village du sud de la France du statut de plouc en chemise à carreaux que celui du yuppie mégalo en costard trois pièces. Oui "The Hunt" joue la carte du subversif et, à travers quatre scènes majeures, titille nos instincts les plus triviaux. D’autant que le réalisateur introduit son film avec classe et mystère sur cette femme textotant que la chasse va être ouverte. Classe parce que la saynète s’ouvre sur la 6ème symphonie de Beethoven, un morceau particulièrement sinistre, et qui nous met immédiatement dans l'ambiance (et puis ça fait tout de suite « sérieux »). Mystère parce que si l’on verra régulièrement apparaitre la femme, Athéna, l’instigatrice de cette chasse a courges (je sais, je sais. Mais je suis plus courge qu’instigateur je vous rappelle) on ne distinguera que sa silhouette longiligne et sa crinière brune. Il faudra attendre la dernière partie pour reconnaitre Hilary Swank.

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Hilary Swank dans le film The Hunt

En raccordant cette subtilité scénaristique à cet œil arraché et aux vieux tenanciers d’une épicerie complices du massacre criant aux « hordes impies », je passerai assurément pour un Tarantinophile qui voit du Quentin partout. Cependant, avec la confrontation finale très physique entre Crystal (Betty Gilpin) et Athéna, précédée par la préparation méthodique du sandwich, vous vous rallierez avec moi au panache jaune de "Kill Bill" auquel il est à présent impossible de ne pas penser. Comme beaucoup de ses confrères contemporains Craig Zobel n’hésite pas à référencer, ce qu’on ne pourra pas lui reprocher au vu de la qualité du spectacle et celle de ses emprunts sauf si l’on n’aime pas QT !).

Finalement, c’est tellement bandant qu’on en oublie volontiers le fond, une espèce de crise de misanthropie qui déglingue les américains, toutes classes sociales confondues. Les riches se montrent aussi cyniques et stupides, que les ploucs, les ruraux, les classes moyennes. Personne n’est épargné, ce qui verra surement une frange dure de la critique professionnelle mettre le doigt sur le côté pornawak du brulot, dont a titre perso je me tamponne royalement ! Car le réalisateur et son pote Jason Blum ont largement rempli le cahier des charges avec le divertissement le plus défouloir et le plus second degré de cette année 2020. Et ça fait un bien fou notamment de voir une Betty Gilpin déjantée, passer de victime expiatoire à Tomb Raider, pour finir dans la peau d’une Beatrix Kiddo programmée pour défoncer du richou coûte que coûte et sans l’ombre d’un remord. Pour une fin assez amorale, selon que l’on va voir ce film en costume ou en chemise à carreaux… Face à elle, Hilary Swank, très affutée, campe une salope que l’on adore détester pour une note finale légèrement féministe (quand même, hein ?!)

"The Hunt" est donc un très bon survival /actionner, très punchy, parsemé d’un humour bien gras dont les citoyens américains ne ressortiront pas indemnes s’ils en ont oublié le leur. Moins engagé que le brûlot sociétal de "Punishment Park" (2007), mais plus radical que le "Chasse à l'homme" de John Woo (1993), pour citer quelques chasses modernes, cette version pour adulte de "Hunger Games" est le film qu’il me fallait en ce jour de retour en salle obscure : ne pas penser, juste profiter et surtout en grand format ! Si ce n’est surement pas destiné à nos chères petites têtes blondes, dans tous les cas c’est beaucoup moins sulfureux et choquant que cette pandémie jamais trop loin (dixit l’hôtesse !) et que la triste réalité de notre société plus que jamais fragmentée. Sur ce, je vous laisse, j’ai une caisse à ouvrir…

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