Critiques

The Lobster : La critique du film

Elle croyait aller voir une comédie intelligente-girly avec "The Lobster", elle est embarquée dans la dystopie froide du réalisateur de "Canine" qui l'avait traumatisée en 2009. Parfois, il faut regarder le nom du réalisateur…

C'est dans le cadre idillyque Irlandais du comté de Kerry (tapez ça dans Google, je vous promets ça fait rêver) que Yorgos Lanthimos plante le décor de "The Lobster". Pour un pitch simple et efficace : 45 jours pour tomber amoureux sous peine d'âtre changé en animal. On est loin d'appréhender ce que réserve l'idée séduisante de ce conte-concept mindfuck.

Le personnage de David, un quadra mou, suit un programme de remise en couple dans un établissement luxueux à la fois hôtel club, à la fois clinique, à la fois établissement pénitencier. Contrôle des érections, interdiction de masturbation, standardisation extrême des rapports hétéro normés, et bien sur punitions humiliantes et perverses pour tout contrevenant.

C'est dans ce cadre chaleureux que les usagers sont amenés à élire la personne avec qui partager leur vie. Tout un programme. État totalitaire donc, ou les célibataires, rebaptisés ici les « Solitaires », n'ont de place que comme rebus marginaux vivant dans la forêt, traqués par la police et tués lors de parties de chasses. Toutefois, la communauté des Solitaires a elle aussi ses propres codes, tout aussi retors et inhumains. On voyage entre ces deux mondes totalitaires, en apnée.

Une société qui n'offre donc qu'une seule opportunité de survie légale : le couple. Le parcours pour y parvenir est si torve que les usagers trouvent leur salut dans la duplicité et le simulacre pour se caser. Les sentiments n'ont aucune importance, ce qui compte est la vraisemblance du couple. On est face à une bonne dose d'hypocrisie. La marginalité du célibat poussée ici au paroxysme, rappelle néanmoins à moindre mesure que les célibataires restent suspects et culpabilisés au sein de notre société. Dommage que l'idéologie des Solitaires ne soient pas aussi bien défendue dans sa démarche que celle du  club hétéro pénitencier.

"The Lobster" ne rend donc justice ni aux célibataires ni aux couples. D'où le trouble sadique et compatissant du spectateur qui se régale de voir notre héros tel un Tartuffe se débattre dans deux choix de vie infernaux. Dans l'un, il faut tomber amoureux d'une façon si médicale et règlementée qu'elle met fin à tout lyrisme amoureux, dans l'autre, le sentiment et le désir sont  interdit et rageusement puni par des séquelles corporelles au moins digne des idées ingénieuses de James Wan ("Saw"). Et c'est bien dommage que de se priver d'une partie de jambes en l'air dans les magnifique landscapes du comté de Kerry ! Vous avez pensé à regarder les photos ?

Comme il faut toujours se charcuter un peu pour transgresser les normes étouffantes et se sortir du pétrin, les personnages de Yorgos Lanthimos n'ont pas peur de dégrader leur corps allant de quelque infirmité jusqu'à l'irrémédiable. S'arracher une dent dans "Canine" pour obtenir sa liberté, se forcer à saigner du nez ou se crever les yeux pour être conforme à sa moitié dans "The Lobster", donnent au film si pas de la profondeur, au moins une dimension tragique.

Yorgos Lanthimos lève le voile progressivement sur les enjeux de sa fable, sait à peu près nous surprendre et nous embarquer dans son récit. Livré à nos propres questionnements sur le couple et le célibat pendant le film, on avance à pas de coton prêt à éviter les angles saillants des rebondissements qu'on va encore se prendre dans la tronche et on se réconforte comme on peut dans le moelleux du siège face à notre inconfort mental pendant cette fable glaçante. Toutefois, on se passerait aisément de la narration off lourdingue qui ne fait que redire au moment T tout ce qu'on voit. Une erreur de débutant qui ne peut s'expliquer que par un choix du réalisateur tout à fait inexplicable. Ex-æquo avec les groslolo de ralentis esthétiques qui surlignent outrancièrement un effet dramatique déjà ringard tant il est à la mode.

Pendant que tout le monde souligne la performance de Colin Farrell qui a pris 20 kilos et, certes, il est bon, Rachel Weisz incarne honnêtement le personnage qui doit cacher son humanité, en Tartufette tombant amoureuse dans le groupe des solitaires. Olivia Colman en directrice froide et glaçante est parfaite; Ashley Jensen en Femme aux biscuits désespérée et Ben Wishaw en carriériste manipulateur forment le noyau le plus convaincants.

Dans une Irlande, romanesque hostile et oppressante, Yorgos Lanthimos s'autorise quelques traits d'humour qui font de "The Lobster" une matière moins indigeste et anxiogène que "Canine". Toutefois il manque ce quelque chose qui en ferait un chef d'œuvre et on ne sait plus si c'est la matière qui est dense ou si le film s'arrête à une idée qui reste géniale, mais reste explorée superficiellement.

Auteure :Séverine Cagnac
Tous nos contenus sur "The Lobster" Toutes les critiques de "Séverine Cagnac"

ça peut vous interesser

The Gentlemen : Long live Guy Ritchie !

Rédaction

First Love : L’hymne à la joie selon Takashi Miike

Rédaction

Sortie DVD : Roubaix, une lumière

Rédaction