7 décembre 2019
Critiques

The Lost City of Z : The Deer Hunter

Un film d'aventure américain qui promet de l'exotisme à gogo avec l'acteur principal de ce morceau de fun sur pellicule conçu pour imbiber le slibard de tout(e) cinémacrophile digne de ce nom qu'était "Pacific Rim", ça vous tente ? Non ? Vous craignez un ersatz frelaté d'Indiana Jones qui vous laissera un souvenir aussi savoureux que celui laissé par quasiment chaque bidon de lessive chargé ras la gueule d'effets numériques que vous avez déjà oublié laquelle de ces grandes majors hollywoodiennes essaie de vous refourguer à une cadence stakhanoviste ? Vous avez tort car "The Lost City Of Z" est en réalité l'adaptation d'un ouvrage historique et biographique qui raconte comment Percy Fawcett, officier militaire et explorateur au service des joyaux de la couronne, aura passé le premier quart du vingtième siècle à crapahuter dans la jungle, terrible jungle à la recherche de ce qui pourrait permettre de boucler enfin ce putain d'interminable et fascinant alphabet par le prisme duquel on pourrait métaphoriquement se représenter l'humanité. En plus, c'est réalisé par James Gray, un réalisateur sur lequel vous en savez certainement déjà bien plus que l'auteur de ces lignes car vous êtes plus que très certainement plus vieux que lui et avez donc eu la chance de voir votre cinéphilie fleurir bien avant la sienne. En tout cas, c'était sa première incursion dans l'univers de ce metteur en scène tenu en si haute estime et il a tout de suite compris pourquoi il pesait autant dans le game comme le disent beaucoup de ceux qui ont cinq ans de plus ou de moins que lui. 

L'identité visuelle du long-de-deux-heures-et-onze-minutes-métrage est particulièrement marquée premièrement parce que "The Lost City Of Z" recourt beaucoup à des fondus enchaînés qui cimentent un montage déjà très fluide. Deuxièmement, même si le numérique présente l'avantage on ne peut plus tentant de pouvoir s'amuser à faire passer la caméra par tous les interstices les plus exigus et improbables possibles au cours de pérégrinations dans l'espace des plus tarabiscotées en plus d'offrir un rendu d'image lisse à faire passer un cul de bébé pour un véritable champ de bataille à côté, James Gray est resté fidèle à une habitude de tournage instaurée avec "Little Odessa" en 1994, à savoir un tournage en 35 mm. Certes, la pellicule, ça coûte un bras, c'est espacovore et donc bien homérique à manier mais quand on est un cinéaste qui veut mettre en images la forêt tropicale amazonienne, on doit prendre ses baloches à deux mains quitte à aller les poser dans la forêt tropicale amazonienne au milieu des marécages et du virus de la dengue. Comme il y fait encore plus humide et moite que dans la culotte de la première midinette venue dès qu'elle écoute du Kendji, tous les ordinateurs sur place capitulaient donc les caméras numériques se seraient très probablement elles aussi mises à genoux. Du coup, soit on expédiait les pellicules loin des lianes et des grenouilles encore plus bigarrées que la R19 d'un tuneur daltonien qui vous font voir tant de choses que vous humains ne pourriez pas croire quand vous les léchez pour qu'elles soient développées et montées puis on regardait les rushs une semaine plus tard, soit on ne faisait pas "The Lost City Of Z". De toute manière, c'est cohérent parce que ça renforce l'authenticité du film, comme si on regardait des images prises sur le vif pendant les différentes expéditions mais avec de la couleur et quelle couleur ! Darius Khondji, directeur de la photographie dont la réputation n'est plus à faire puisqu'il a déjà collaboré avec Jean-Pierre Jeunet et Wong-Kar Waï, fait un travail remarquable puisque une séparation colorimétrique élaborée avec un soin incroyable permet de donner une identité propre aux différents décors du film. Il s'est éclaté avec les teintes sépia et ce sont les extérieurs hors d'un univers urbain qui ressortent particulièrement bien sous des cieux jaunes qui mettent particulièrement bien en valeur la cohabitation du vert mais aussi du marron dans la campagne irlandaise ainsi que dans la jungle amazonienne. 

Comme affirmé en préambule, "The Lost City Of Z" est loin d'être un film de divertissement où les péripéties vont prendre le pas sur la réflexion. L'aventure y est ici lourde d'enjeux humains car elle offre avant tout à ses explorateurs l'occasion de s'accomplir et de se transcender spirituellement. Percy Fawcett acceptera d'abord d'aller explorer de nouveaux mondes étranges, découvrir de nouvelles vies, d'autres civilisations, et au mépris du danger avancer vers l'inconnu parce que son daron, en se faisant dépouiller au Kem's et en terminant les réceptions chics en se vautrant comme une otarie bourrée à la bière, a condamné sa lignée sur cent générations à n'obtenir que dédain d'une aristocratie sclérosée par un passéisme qui suppurait déjà la naphtaline au tarin de tous mais que ça ne titillait même pas leurs narines bouchées.

Par ce simple postulat de départ, ce sont déjà les thèmes de la famille par le prisme de la figure paternelle et du déterminisme social qui sont esquissés. Alors que la mise en scène de James Gray saisira toute la puissance de l'aura mystique dégagée par cette jungle - et viendra la convoquer de nouveau lors d'un plan final démentiel - et que ce bon Percival se découvrira à l'issue de sa première expédition d'autres raisons que d'obtenir une médaille en chocolat de la part de vieux croûtons pédants pour céder de nouveau à l'appel de la jungle, appel de la jungle dont la réplique d'un insulaire à destination de Percy présagera de la puissance sur ce dernier, "The Lost City Of Z" fera ensuite l'étalage d'un vivier thématique aussi touffu que son décor principal puisqu'en plus de mettre en évidence l'immobilisme et les travers - rapports de domination, avidité, violence, veulerie, trahison - de ceux qui se réclament comme les plus éminents émissaires d'une société qui se dit civilisée et moderne, il traitera avec subtilité du progressisme en montrant que même ceux qui peuvent en faire preuve peuvent être asservies à des certitudes antédiluviennes.

Très en avance sur les conventions de son temps, les Fawcett, attachants dès leurs premières apparitions, seront le terreau de questionnements sur le choix - d'ailleurs, lors de sa scène introductive de chasse au cerf, Percy Fawcett sera accompagné d'une musique mélangeant cornemuse et percussions tribales comme pour souligner le tiraillement à venir entre la maison et la mission - et James Gray y captera de la beauté ainsi qu'une dimension tragique lorsqu'il s'intéressera aux conflits qui agiteront la famille. 

Beau, profond et spirituel, "The Lost City Of Z" est l'un de ces rares films qui peut se targuer d'être inspiré d'une incroyable histoire vraie car sa captation de la puissance mystique de son histoire rend tout ce qu'il raconte bel et bien incroyable.
Auteur :Rayane Mezioud
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