Critiques

The Nice Guys : The nice movie

Ca y est, c'est arrivé : Shane Black est devenu hype. Oh, ça n'aura pas pris si longtemps, à peine un peu plus de 20 ans. Le temps que l'effet actuel de sacralisation de la culture pop ne mette en lumière le rôle crucial joué par le monsieur dans la place particulière qu'occupent dans le Panthéon du cinéma d'action des films comme "L'Arme Fatale", "Le Dernier Samaritain" ou "Au Revoir à Jamais" (pour ne citer que les scénarios dont il s'estime le seul dépositaire). Soit le véritable maître d'oeuvre de bandes qui s'identifient autant (si ce n'est plus) à son écriture immédiatement reconnaissable qu'au style des réalisateurs qui l'ont portée à l'écran.

Car sans rien retirer à Richard Donner, Tony Scott ou Renny Harlin, force est de constater que Black, à l'instar d'un Aaron Sorkin ("The Social Network", "Jobs") fait partie de cette catégorie très fermée de scénaristes dont le style dépasse la simple notoriété de ses passages obligés (et dans le cas de Black, ils sont légions). Ainsi, même s'il ne pèse autant sur la forme que celui du créateur d'"A la maison blanche", la dynamique de ses dialogues qui enchaînent la punchline sans avoir l'air de la chercher, ses personnages sur la brèche qui broient leurs désespoirs derrière une désinvolture bravache, la capacité à valider le décalage et la tentation méta dans une implication émotionnelle viscérale constituent autant de marqueurs d'une patte qui n'a jamais dissout son identité dans le moule du système dans lequel elle évoluait.

Ni dans le travail des réalisateurs avec qui il a collaboré, ni dans le buddy-movie (genre sur lequel il a planté son drapeau à tout jamais), ni dans les impératifs de l'actionner (qui n'ont jamais vampirisé l'exigence de son écriture), ni dans Hollywood (même après, toutes ces années, et avoir officié comme script-doctor et homme de l'ombre sur un nombre incalculable de productions). En définitif, Shane Black reste toujours Shane Black, et le fait qu'il soit le seul réalisateur du Marvelverse à être parvenu à sauvegarder sa personnalité (le décrié et lucratif "Iron Man 3") en dit long sur son opiniâtreté à faire résister son style aux interférences extérieures (ce qui explique également en partie la traversée du désert de près de 10 ans qu'il connut entre "Au Revoir à Jamais" et "Kiss kiss Bang bang").

De fait, il n'est pas étonnant à cet égard que "The Nice Guys" résonne précisément comme un film en forme de pied de nez à son époque. Dix ans après "Kiss kiss Bang bang", Black revient à donc à Cannes derrière la caméra d'un buddy-movie situé ici dans les années 70, quand deux personnages que tout oppose (un gros bras bourru et un détective roublard) se retrouvent à enquêter sur une fille dont la disparition sème énormément de cadavres derrière elle...

La scène d'ouverture donne le ton, et résonne comme une véritable profession de foi définissant à la fois l'enjeu qui sera poursuivi par les personnages et la place très particulière que Black occupe dans l'industrie. Alors qu'il se rince l'oeil sur la photo d'un magazine érotique piqué dans la chambre de ses parents, un gamin pas encore adolescent voit son instant culturel interrompu par une voiture traversant sa maison. A l'intérieur du coffre, se trouve une femme, à moitié morte et à demi-nue... La même qu'il contemplait sur le magazine quelques secondes avant. Le garçon prend soin, juste avant l'arrivée des secours faisant déjà retentir leurs sirènes, de couvrir la poitrine dénudée de la victime. Tout le cinéma de Black est contenu ici, ouverture imprégnée de l'esprit pulp cher à son auteur, dans lequel l'humanité générée par la rencontre entre ces deux anonymes perce à travers un trait laconique et sans concessions, instant de répit compassionnel avant que la cruauté citadine ne reprenne ces droits à marche forcée...

De fait, "The Nice Guys" respecte l'abécédaire blackien, qui n'a jamais finalement raconté que la trajectoire d'hommes essorés par la vie à la recherche d'une bonne action à accomplir, autant par quête de rédemption que par un sens du devoir pas tout à fait épuisé par l'apathie générée par le système corrompu par l'intérêt des puissants dans lequel ils évoluent. Des véritables chevaliers des temps modernes en somme, sommeillant sous les moustaches d'époques et costumes fluo des personnages de Ryan Gosling et Russell Crowe, nouveaux venus dans l'univers de l'auteur qui vient d'ajouter deux nouvelles têtes de gondoles à une filmo pour le moins prolifique en la matière.

L'alchimie immédiate entre les deux acteurs et le public est d'autant plus remarquable qu'à l'instar des outsiders brisés qui parcourent le cinéma du réalisateur, Gosling et Crowe se situent constamment dans un entre-deux délicat où la distance parfois sarcastique qu'il peuvent cultiver avec la situation ne piétine jamais l'absence totale de recul émotionnelle avec laquelle ils vivent le récit. Soit tout l'équilibre gracieux d'un réalisateur qui refuse d'attenter son indécrottable romantisme en convertissant son ironie goguenarde en cynisme dans l'air du temps. A l'image des enfants dans le film (notamment la fille du personnage de Ryan Gosling), pas encore gagnés par le renoncement des adultes et véritable point d'ancrage éthique du film permettant au duo de s'élever.

Tout l'enjeu de "The Nice Guys", et du cinéma de Shane Black en général, réside ainsi dans la manière dont des icônes brisées vont se reconstituer via leur désir de justice. C'est  dans cette célébration de l'abnégation de soit et cette croyance naïve en une morale (et pas moralisme) collective que se trouve le point de jonction entre le classicisme qui imprègne le patrimoine personnel de l'auteur et la veine résolument postmoderne qui irrigue ses saillies iconoclastes d'autant plus présentes depuis son passage derrière la caméra. Comme s'il n'y avait plus d'intermédiaire entre le scénario et sa concrétisation à l'écran pour faire pencher le baromètre en faveur de l'actionner mainstream. 

Libre d'accentuer le décalage ludique pour compenser l'échelle plus « terre à terre » (c'est-à-dire purgé de la dramaturgie hyperbolique du cinéma d'action) dans laquelle il s'inscrit désormais, Black s'en donne à cœur joie ici. Trop peut-être, ce qui tend à corseter "The Nice Guys" dans les limites qu'il semble s'imposer. Dénué de l'habillage méta d'un "Kiss kiss Bang bang", le film étiole parfois son rythme et ses enjeux en jouant de façon plus que de raisons sur l'étirement des situations, où enchaîne de manière un peu artificielle les rebondissements sans occulter leur aspect parfois téléphoné.

Parfois cannibalisé par son propre style, Shane Black n'en oublie pas pour autant de mettre en relief l'essence de son cinéma, et cette propension à constamment ramener ses péripéties dans le giron d'un réel âpre, notamment à travers la caractérisation de personnages à  la complexité subtilement distillée. L'art de la blague jamais brandie en alibi à la dédramatisation ripolinée : une véritable sinécure dans le contexte actuel et la certitude que même s'il est encore à parfaire, l'enfant chéri/maudit des années 80-90 a définitivement trouvé son mojo de réalisateur. Vivement "The Predator" !
Auteur :Guillaume Méral
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