Critiques

The Northman : L’abdication d’une larme

Par Othman Taleb

 

"The Northman" est un film d'aventure américano-britannique. Il est co-écrit et réalisé par Robert Eggers dont c’est le troisième long-métrage après le chef d’oeuvre "The Lighthouse". Cette fois, il ancre sa narration dans la diaspora viking. Puis vers l’Islande au Xème siècle où le prince Amleth est sur le point de devenir un homme lorsque son père est brutalement assassiné par son oncle. Ce dernier kidnappant la mère du garçon. Deux décennies plus tard, Amleth est maintenant un Viking qui attaque férocement les villages slaves. Il rencontre alors une sibylle qui lui rappelle son destin.

Une large part de nos représentations d’Hamlet provient de la psyché collective plus que du théâtre lui-même. Là où Shakespeare a donné naissance à l’un des rares héros littéraires à vivre en dehors du texte. Cependant, il y a aujourd’hui une crise de sa signification contemporaine. Même pour ceux qui ne connaissent que par ouï-dire la légende du prince d’Elseneur. On peut, certes, l’imputer à la manière dont se mène sa résurrection fidèle au texte shakespearien autant que par sa déformation sur le terrain de l’image qu’est le cinéma. En effet, sa désertion des planches poussiéreuses s’enracine dans un imaginaire de l’interrogation du mythe à travers les âges. Un imaginaire dans lequel les réalisateurs réécrivent son caractère génial. Le tot afin de mieux réinterroger sa dimension universelle, quitte à se perdre dans l’allégorie et le rendre exclusif de toute saisie du réel.

Un volcan acrimonieux sur fond d’un paysage ténébreux en sépia où la lave ardente déchire autant les entrailles de la terre que nos yeux indociles. Le décor est posé. Réminiscence Rosselinienne de "Stromboli" ? La transition suivante : un enfant en gros plan colorisé, l’antagonisme est étouffant, âpre, comme ce corbeau, filmé tel un facteur des ténèbres ou un prophète des enfers. Son croassement invite au cauchemar, à l’hallucination, à osciller entre l’attention et la tension.

Hamlet : « Aux maux désespérés il faut des remèdes désespérés, ou il n'en faut pas du tout. »

"The Northman", le dernier film de Robert Eggers, présente l’immense intérêt de raffiner, d’exalter par la mise en scène, la plus furieuse et infernale envie de vengeance incarné par le taciturne et colosse Alexander Skarsgård. Comme le penseur antique, Eggers tend à croire que l’âme a été arrachée au feu, nullement pour communier avec ses propres fondations psychologiques, mais seulement pour se consumer au nom de l’honneur filial. Car la force de "The Northman", c’est moins son besoin de sang chaud et brûlant, que de sang pour ne plus veiller. Le film d’horreur n’a plus de valeur qu’introductive vers des sommets jamais atteints dans le genre, altitudes en signes de prémices au déclenchement des vraies hostilités : la mélancolie et l’indécision du prince shakespearien s’efface au profit d’une brutalité de pensée et d’acte sans équivoque.

"The Northman", symptomatique de cet examen d’une conscience historique, reconfigure ce retrait ou cette fuite en avant vers les lieux du film d’action horrifique afin de répondre à cette question : quelle en est sa définition, sa vision intime ? Après l’adaptation de référence de Kenneth Branagh en 1997, de quelle veine est la transposition de son Amleth viking ? Condensé de barbarie, violente et immorale, de conflit sur les fins dernières et le sens de la vie, de fenêtre sur une sauvagerie rêveuse de paix, de duplicité sous forme de jeux de dupes, de procès d’amour, de rancœurs familiales, de scrutations apocalyptiques. Eggers nous invite a un opéra macabre et métaphysique.

Du reste, à ce compte-là, on devrait se réjouir et non déplorer que ce spectacle soit si incantatoire, si majestueusement opaque, comme ces scènes de rituels obscurs où se mêlent profane et sacré. « Des chiens qui se rêvent hommes » profère un des trois sorciers à Amleth venu se renseigner sur sa destinée hémorragique. Les tenants du genre n’en escomptent pas moins ce genre d’effets. Et qu’en escomptent-ils d’ailleurs ? Il faudrait interroger la force obscure qui pousse à prêcher le suicide de tout espoir et se délecter d’une soif de noirceur. Par délicatesse, enjambons l’hypothèse de la pulsion morbide, et celle de l’opportunisme de divertissement, Eggers est un artiste. Venons-en plutôt à celle, plus plausible et féconde de l’idée de Dieu et du rapport de l’homme à la Création et à sa création.

the-northman-film-critique-1
Copyright : Universal Pictures International France
Macbeth - « - Où en est la nuit ? »
Lady Macbeth – « Elle commence à lutter avec le matin. »

De ce fait, des images en sépias projetées, jetées par une prophétesse lorsque qu’Amleth entre dans l’auberge. Un lieu austère et poussiéreux s’ouvre à nous. Vêtue d’un apparat de plumes noires, blanches et d’une imposante couronne de rémiges, depuis laquelle tombe des dents. Claustration d’un mysticisme de l’effroi. La sibylle, archétype même de l’occultisme, grâce à son pendentif, procède à des mouvements circulaires d’horlogère diabolique. Amleth est dépossédé de son existence.

Tout acte est un enjeu existentiel vers son apogée interne, voilà un postulat qui permet d’aller chercher la profondeur, de registrer un monde dont la ténébreuse complexité n’est pas un sophisme d’intellectuel mais une organicité imbibée de larmes songeuses et amères. La scène de l’épée au fond du nez en est une cruelle métaphore. Pour Eggers, confiner l’action dans un microcosme, celui d’un village islandais, pose moins de problèmes que de se coltiner la topographie embrouillée d’une ville plus conséquente. Exposant la mécanique du film : Amleth n’est qu’un fragile fil entre l’emportement d’un délirant et la précision d’un mathématicien sanguinolent. Ce à quoi, une mise en scène académique aurait peiné par définition à s’ajuster, Eggers élabore lui, un grand film qui naît de cet interstice.

Pour cette réclusion, le réalisateur américain évoque souvent l’insolite et néanmoins déconsidéré "Conan le barbare" que rencontrerait Andréi Rublev ou le culte "Les Vikings" avec Kirk Douglas. La possibilité est donc maintenue selon lui d’une image vraie et authentique. C’est-à-dire fidèle à sa matière historique. C’est la morale intacte et étincelante, la foi immuable d’un des cinéastes les plus prometteurs de sa génération : ne pas céder à la nonchalance fallacieuse du faux témoignage envers l’Histoire. On a bien dit nonchalance, car la pensée du divertissement, partiellement recevable à l’origine, s’est figée en code esthétique. Ne laissant que l’écume de stéréotypes scénaristiques usuels. Elle est devenue un genre à part en dehors des registres de tons, et ses exécutants donnent l’impression d’avoir pu prononcer cette phrase de Kirilov dans "Les Possédés" : « Quand il croit il ne croit qu’il croit et quand il ne croit pas il ne croit pas qu’il ne croit pas ».

Macbeth : « Les peurs que l'on ressent ne sont rien auprès des terreurs que l'on imagine. »

Où l’on maintient la vocation humaniste du cinéma, dans sa version la plus noble : ramener à hauteur d’homme des mythes anesthésiants à force d’abstraction. En cela, le déplacement des mythes littéraires vers les sphères du cinéma participe d’une régénérescence d’un art dont la mémoire n’est pas devenu populaire, c’est-à-dire qu’elle n’a pas exalté les consciences. Grâce au 7ème art, "The Northman" concilie cet antithétisme suranné. Ainsi, ce cinéma qu’Eggers nous offre, s’autorise de dresser l’état d’un mysticisme archaïque, d’un surnaturel originel pour, d’une part délaisser la réalité proprement matériel, d’autre part insuffler ce mystère indistinct comme motif structurant et sous-jacent, disons-le d’une œuvre décisive dans l’histoire de son genre.

Le lieu du film, par delà le paradoxe, est la traversée, la transition. Non plus seulement, l’idée que la transfiguration intérieure falsifie les corps qu’elle prétend rendre plus primitifs. Plus hardi : les corps eux-mêmes sont des fantômes d’une âme qui s’élime. La tragédie que distille Eggers commence là où celles des autres réalisateurs finissent péniblement. Pour lui l’amour, cette tiède réconciliation, cette mièvrerie des sexes ne représentent ni le sens, ni le triomphe de la vie. Eggers, au-delà de sa grammaire filmique qui fait de lui un véritable virtuose, renoue avec cette tradition de l’Antiquité, où le sens et la grandeur d’une destinée ne se bornent pas à la conquête d’une femme, à la vengeance d’un père mais à lutter contre la cruauté et l’injure sanguinolente du monde et des Dieux. L’homme chez lui, se redresse non plus, pour lever ses yeux vers une femme, mais pour aller le buste ouvert et le visage ailé vers son Dieu.

« Banquo – La terre fait des bulles comme l’eau, et ces créatures en sont : où se sont-elles évanouies ?

Macbeth – Dans l’air ; et ce qui semblait corporel s’est dissous comme l’haleine dans le vent... »

Tous nos contenus sur "The Northman" Toutes les critiques de "Othman Taleb"

ça peut vous interesser

Un talent en or massif : Le cinéma hors des Cages

Rédaction

Les Aventuriers des Salles Obscures : 16 avril 2022

Rédaction

La Revanche des Crevettes Pailletées : Une suite réussie !

Rédaction