23 septembre 2019
Critiques

The Revenant : Bienvenue dans le cinéma du futur !

Comme dans la plupart des industries culturelles où le désir de création doit composer avec des enjeux financiers plus ou moins importants, Hollywood est le produit constamment réactualisé de la tension entre les studios et les artistes qui évoluent en son sein.

Forcément, l'inégalité du rapport de force à l'œuvre incite à le spectateur à voir le verre plus souvent à moitié vide en se lamentant de l'assèchement créatif généré. C'était toujours mieux avant finalement, et tandis que les majors renoncent à prouver le contraire au public en lui maintenant la tête sous le fantasme nostalgique d'un passé révolu et infantilisant pour pérenniser ses franchises coûteuses, on oublierait presque que quelques francs-tireurs continuent de fabriquer le cinéma de demain.

Que le numérique, support décrié et opportuniste quand il ne sert qu'à reproduire les contingences du 35 mm à moindres coûts, constitue avant tout un formidable moyen de réinventer le cinéma à l'aune de la liberté filmique qu'il procure.

Que les œuvres les plus passionnantes n'étaient en définitif peut-être pas celles qui s'articulaient autour de la traditionnelle dichotomie de ce que les gens veulent voir/ne pas voir, mais celles qui leur proposaient ce qu'ils n'avaient pas encore envisagé de voir.

"The Revenant" fait partie de ces films qui, parce qu'ils rejettent les dogmes des uns et des autres pour épouser le jusqu'au boutisme de la profession de foi artistique suicidaire de ses instigateurs, permettent d'entrevoir l'avenir du médium à travers la réalité alternative qu'il dépeint à l'écran. Sur le papier pourtant, rien ne permet  de trahir les ambitions d'Alejandro Gonzales Inarritu et Emmanuel « Chivo » Lubezki (aka le seul chef opérateur du monde autant mis en avant que les réalisateurs pour lesquels il travaille).

Laissé pour mort par les membres de son expédition après l'attaque presque fatale d'un grizzly, un trappeur refuse de souscrire à un destin scellé en affrontant une nature impitoyable pour retrouver l'homme qui a assassiné son fils afin de précipiter son sort...

On imagine comment le réalisateur mexicain, pas encore oscarisé à l'époque, a pu vendre son projet aux pontes de la Fox, sans doute alléchés par la perspective d'ajouter un survival d'auteur prestigieux à son catalogue et l'appui de Leonardo DiCaprio, véritable garantie de dithyrambes critiques et commerciales.

Et d'un strict point de vue scénaristique, "The Revenant" ne déroge en rien à sa promesse de western sauvage et lyrique : structure en trois actes bien charpentée, rapports de forces immédiatement identifiables entre des personnages archétypaux parfaitement définis, contexte dramatique parfaitement mis en place...

Or, le réussite absolument magistrale de "The Revenant" repose probablement sur sa capacité inouïe à assumer ses ficelles dramatiques sans jamais témoigner de leur présence à l'écran. Comme si la conjonction des talents réunis permettait de vivre le film au présent, de donner le sentiment d'une expérience en direct, que ce qui se déroule sous nos yeux se déroule VRAIMENT sous nos yeux.

Quasiment intégralement filmé dans un grand-angle qui traque les acteurs au plus près de leur visage, "The Revenant" défie résolument les lois de la grammaire cinématographique traditionnelle, projetant le spectateur dans le territoire inconnu et sauvage d'un monde qui semble littéralement s'affranchir de la frontière de l'écran. Inarritu et Lubezski multiplient ainsi les expérimentations scéniques de façon à travailler le point de vue non pas dans la subjectivité des personnages mais à travers l'expérience même de l'action.

Tout dans "The Revenant" est ainsi ramené à cette volonté de véhiculer une continuité ininterrompue du mouvement, de sa lumière extraordinaire traduisant une présence presque tangible de l'univers dépeint, de points de montages qui travaillent une gestion sphérique de l'espace, aux comédiens dévoués à la cause de la chorégraphie ininterrompue qu'ils mènent avec la caméra...

Il convient de s'attarder sur ce point, tant l'objectif colle bien souvent ses focales ultra-larges sous le nez du casting, sans jamais que celui-ci n'impose la psychologie de ses personnages à la perception de l'événement scénique qu'ils sont chargés de relayer.

On appréciera ainsi d'autant plus le tour de force de la direction d'acteurs, totalement au diapason d'un film qui, de la même façon qu'il efface les ficelles de sa construction dramatique, nécessitait des comédiens capables de ne pas donner l'impression de jouer, de vivre le moment dans son immédiateté perpétuelle.

Cette absence totale de surmoi de la part des acteurs, pourtant traditionnellement prompts à utiliser des conditions de tournage difficiles pour tirer la couverture à la faveur de leur ego, mérite à lui seul une pluie d'éloges à laquelle l'oscar 1000 fois mérité de Leonardo DiCaprio ne pourra rendre justice seul...

"The Revenant" est d'autant plus accompli que la forme dramatique du survival permet à Inarritu d'investir une épure dramatique qui lui permet de gommer les lourdeurs habituelles de son cinéma quand celui-ci se met à courir après un propos.

Ainsi, contrairement à "Birdman" dont la note d'intention esthétique pliait sous le poids d'un texte qui reléguait la réalisation à sa fonction illustrative, jamais "The Revenant" ne cède aux digressions inutiles malgré ses 2h30 au compteur.

Le spectacle profite ainsi pleinement de la propension assumée à l'hyperbole de son auteur, qui exacerbe ainsi toutes les composantes du genre pour en proposer une variation extrême, dont l'impact viscéral émane autant de sa dramaturgie que des accents de réalité augmentée auxquels la mise en scène prétend et accède.

Ce faisant, on comprend alors la raison d'être des conditions extrême dans lesquels le film s'est fabriqué, et qui font les choux gras de la presse depuis déjà plusieurs mois : dans l'exigence d'Inarritu dans la recréation d'une réalité alternative, personne ne devait avoir l'air de faire semblant.

Par pour renforcer la fiction en tant qu'entité dramatique, mais pour donner encore une fois l'illusion que ce qui se passe sur l'écran est en train de se dérouler, avant même que l'on ne se pose la question de sa dimension intrinsèquement fabriquée.

De fait, "The Revenant" se raccorde ainsi inexorablement à l'ADN de "Gravity" d'Alfonso Cuaron, bien que ses conditions de production furent diamétralement opposées (si ce n'est la présence de... Emmanuel Lubezski au poste de chef opérateur dans les deux films).

Chez Inarritu comme chez Cuaron, on constate cette volonté de ne plus considérer le récit et les règles qui l'articulent comme point d'entrée du spectateur dans l'univers diégétique dépeint. Comme si le médium était arrivé à instant charnière de son histoire où les conditions techniques se conjuguent à la clairvoyance opiniâtre des artistes pour construire l'immersion fictionnelle du spectateur depuis les sens qui régissent sa perception immédiate, et construire ainsi des œuvres dont la réalité occulte toute  détermination narrative.

A ce stade, l'enveloppe de la fiction devient incertaine, et le voyage au bout de lui-même du héros devient celui du spectateur, comme le regard-caméra qui conclue le film semble le sous-entendre. C'est peu dire que l'expérience est peu commune, c'est encore plus éloquent de la vivre sur le plus grand-écran que vous trouverez.

Auteur :Guillaume Meral
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