18 novembre 2019
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The Social Network : Les marches du pouvoir

Dans "Fight Club", son quatrième film datant de 1999, David Fincher racontait comment un projet d'envergure servait de prétexte à un type solitaire et dépressif pour s'auto-détruire, profitant de l'occasion pour emmener quelques-uns de ses semblables dans l'enfer créé par ses soins. Un sujet finalement très proche de celui de "The Social Network", dans lequel une armée de jeunes types branchés (ou au moins online) se livrent à un concours d'égos finissant par les dépasser.

Le film le plus sobre de David Fincher n'est pas loin d'être le plus enivrant, ses traditionnelles entourloupettes visuelles ayant laissé place à un effacement partiel — et pas total, c'est important — derrière un sujet en béton armé. Il faut dire que le maçon de l'œuvre se nomme Aaron Sorkin, génie semblant considérer la question scénaristique sous un angle éminemment stratégique.

COMMENT faire passer une idée et POURQUOI l'émettre : telles sont les deux questions scellant les origines du travail de Sorkin, et se répercutant non sans vertige dans les trajectoires de personnages cherchant à la fois à débusquer de nouveaux moyens de communication et à leur trouver une utilité.

"The Social Network" peut être sommairement décrit comme l'enchaînement, deux heures durant, de dialogues savamment ciselés permettant de faire la lumière sur le mystère Zuckerberg et les origines de Facebook. Alors qu'en fait, peut-être pas : pour David Fincher et Aaron Sorkin, il s'agit avant tout de montrer comment la puissance rhétorique du géniteur officiel du réseau social a pu le pousser non seulement à mener ce projet vers les sommets, mais également à se persuader sans sourciller qu'il était et qu'il reste le seul et unique créateur de celui-ci.

Le film de Fincher, qui intègre malicieusement des bribes de film de procès par la magie du sorcier-stratège Sorkin, nous livre en épilogue les conclusions des doubles poursuites engagées contre Zuckerberg ; pour autant, il ne propose jamais son propre verdict, laissant pour toujours planer le doute quant à la culpabilité ou non de ce petit con prétentieux.

Pillard opportuniste ? Génie innocent ? Prodigieux malade ? Même si l'homme en question est encore en vie pour longtemps et risque de refaire parler de lui, il y a fort à parier que l'on ne percera jamais son mystère.

Non content d'être un film sur Facebook, sa genèse, son triomphe immédiat et son implacable prolifération, "The Social Network" semble avoir été composé sur le modèle du fameux site, puisqu'il dissimule sous son apparente simplicité une architecture complexe et des ramifications alambiquées mais nécessaires.

Si on reçoit en pleine figure ces cent vingt minutes de très grand cinéma, c'est parce que Fincher arrive pour une fois sans tambour ni trompette et déforme de façon toujours plus surprenante les schémas classiques du biopic et de l'histoire vraie.

Il faut dire que Mark Zuckerberg est un personnage hors du commun à côté duquel des artistes confirmés ne pouvaient pas passer. Il rappelle deux grandes figures du cinéma américain de ce début de millénaire.

D'abord le Howard Hughes d'"Aviator", dont on peut contester la façon d'agir et la manière d'être, mais pas le génie, et d'autant plus fascinant qu'il est rongé par le poids d'une misanthropie galopante et d'une haine de soi tenace. Ensuite le Joker de chez Christopher Nolan, sans doute l'un des plus grands méchants de l'histoire par le fait que ses envies d'anarchie ne sont jamais parasitées par son rapport à l'argent.

Du pouvoir, du pouvoir, encore du pouvoir : voilà ce que veut Zuckerberg, rongé par l'amertume de ne pouvoir dépasser Dieu en personne. Ses partenaires et futurs ennemis valent à peine mieux que lui : aigreur et envie composent leurs vies et en font des sommets de médiocrité rentrée et leurs promettent de brillantes carrières en tant que petits chef tyranniques ou hommes de pouvoir à la gâchette trop facile.

L'air de rien, "The Social Network" n'est rien d'autre que le meilleur guide qui soit pour comprendre la crise actuelle et les inégalités croissantes qui tendent à créer le chaos — où l'on reparle de "Fight Club". C'est un film sur l'entropie, le côté obscur de chacun, l'instant où la sagesse laisse place à une fureur avide et irraisonnée.

À ce titre, les personnages des jumeaux Winklevoss sembleraient presque trop évidents s'ils n'existaient pas en chair et en os dans la vie réelle : quand l'un opte pour la réflexion, la patience, la foi en l'autre, le second plonge tête la première dans l'arrogance et l'agressivité, comme si seuls les pitbulls avaient désormais une chance. Pas difficile de deviner lequel finit par prendre l'ascendant sur l'autre.

Un mot pour finir sur Jesse Eisenberg : loin de coller à l'étiquette de « Michael Cera bis » qui lui fut scandaleusement accolée, l'acteur fait un pas de géant dans la cour des grands. Il est Zuckerberg, mais sans doute encore davantage, ne cessant de bouffer l'écran et l'incroyable bande-son par la force incisive de ses marmonnements vitriolés.

Loin de l'Actor's Studio, il parvient à composer à chaque seconde un prodige d'ambivalence, comme un gentil nounours qu'on aurait malgré tout envie d'éventrer. Il est tout entier à l'image d'un film jamais monolithique, toujours multi-facettes, qui fait de la parole une arme et de la ligne de code un credo, comme si le monde allait bientôt se transformer en une monumentale matrice.

Auteur :Thomas Messias

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