Archives Critiques

Time Code : La vie en direct

Un écran de cinéma. Quatre parties, quatre morceaux du même puzzle. Alex est un producteur de films amateur de jolies jeunes femmes. Emma, sa femme, se pose des questions sur leur couple qu'elle sent sérieusement battre de l'aile. De son côté la jeune Rose, une petite actrice ambitieuse qui partage la vie de Lauren, une riche femme d'affaires de Los Angeles, est prête à tout pour décrocher son premier rôle dans un film. Lauren, qui s'inquiète pour leur couple, ne se prive pas de l'espionner. Pendant exactement quatre-vingt treize minutes (la durée d'une cassette digitale), les caméras orchestrées par Mike Figgis suivent les destins entrecroisés de ces quatre personnages principaux avec une époustouflante virtuosité.

Réalisateur révélé au grand public avec Leaving Las Vegas, Mike Figgis se lance avec Time Code dans un ambitieux projet complètement inédit. Chacun des quatre quarts de l'écran est constitué d'un plan-séquence continu, sans aucune coupure ni raccord; même La corde de Hitchcock est relégué aux oubliettes.

Bien sûr, il a fallu beaucoup répéter mais le résultat est là : un objet cinématographique novateur et totalement inédit. La prouesse est impressionnante, avec seulement quelques pistes, une mise en situation et quelques indications du réalisateur, les acteurs sont livrés à eux-mêmes durant toute la durée du film. Après les quelques minutes du départ, l'improvisation est leur seul moyen d'expression, leur seule bouée de sauvetage. Tous s'en sortent avec un brio proche de la perfection.

Coordonnées par le chef d'orchestre Mike Figgis, les caméras se coordonnent avec un époustouflant génie. Le plus surprenant, c'est que cette expérience inédite et fascinante ne sombre jamais dans le chaos et reste à chaque instant parfaitement compréhensible pour le spectateur. La partition de l'écran en quatre, si elle dérange au début, finit rapidement par séduire le spectateur, amené à faire lui-même le lien entre les différentes histoires, à deviner les non-dits, à reconstruire le puzzle de son côté. Un travail que facilite Figgis en jouant beaucoup sur l'univers sonore de chaque partie, chacun prenant tour à tour l'ascendant sur les autres.

Au-delà de la prouesse technique que constitue ce nouveau cinéma imaginé par Mike Figgis, Time Code relate une histoire aussi belle que tragique. En laissant une plus grande liberté à ses acteurs, le cinéaste arrive certainement à se rapprocher un peu plus près de ce que peut être la vie de ces personnages dans un Los Angeles contemporain (le film a été tourné en 1999).

Comique et bouleversant à la fois, le choc des destins que relate le film recèle énormément de trouvailles et de profondeur, de petites choses très proches du quotidien. Tout cela ne rend la réussite de ce projet que plus éclatante. Compositeur au sens propre, Mike Figgis se sert de la musique pour unifier et consolider son édifice. Une musique qu'il choisit avec beaucoup de soin (quand il ne la compose pas lui-même) et qui constitue le point d'orgue de cette toute première symphonie cinématographique. On est très loin d'un cinéma calibré, calculé, minuté, prévisible, ennuyeux à force de vouloir être commercial et qui endort le spectateur plus qu'il ne le pousse à la réflexion.

Time Code est un film qui pique, qui mord, qui demande une participation, un investissement, un effort de la part du spectateur; un effort pour rester dans la course et aller avec le cinéaste là où il veut bien nous emmener. Loin du prêt-à-consommer qui envahit nos écrans tous les jours, ce film est une vraie belle proposition de cinéma. Une proposition qu'il ne tient qu'à vous d'accepter. 
Auteur :Guillaume Branquart
Tous nos contenus sur "Time Code" Toutes les critiques de "Guillaume Branquart"