29 juillet 2021
Critiques

Titane : La Chair et le Sans-Plomb

Par Rayane Mezioud


Nouvel élément de preuve du décalage interne au sein du Festival de Cannes, l’écart entre le ressenti du public présent lors de la montée des marches le mardi 13 juillet à 21h45 et celui du public présent lors de la reprise le lendemain à 8h30.

Chacun peut ainsi vivre le film à sa façon, dans le même lieu (le Grand Théâtre Lumière) et dans le respect de son horloge interne. La plupart des oiseaux de nuit ont dit recevoir le film comme une morsure quand certains oiseaux du matin ont eu l’impression de se faire poser sur la joue un délicat baiser, quand bien même certains d’entre eux appréhendaient une rencontre violente mais rendue gratifiante par le contexte exceptionnel en raison de leur appréhension vis-à-vis de leurs prénotions sur le cinéma de genre.

 

Remettre les compteurs à zéro

Contrairement à ce qui était attendu, "Titane" n’a aucunement été vécu par celui qui s’exprime comme un film d’horreur débordant de hurlements et de fluides trop cracras pour son petit cœur dans le contexte à la fois euphorisant et perturbant des festivités. Pourtant, quand on connait du cinéma de Julia Ducournau, seulement sa réception critique, et surtout sa réception par ses détracteurs qui défendent une vision du cinéma qui nous touche, mais est en décalage avec celle de la réalisatrice de "Grave" quand bien même celle-ci travaille autour de références communes, on peut s’attendre à ce que la rencontre soit un peu douloureuse.

 

Nouveau modèle, pièces d’origine

Finalement, c’était peut-être une chance exceptionnelle d’arriver face à "Titane" vierge de toute connaissance pratique de son cinéma mais aussi de celui de David Cronenberg dans les années 1980 et du volet horrifique de John Carpenter (doit-t-on préciser que le film convoque "Christine" quand l’évocation de l’adaptation de Stephen King se révèle sans fard mais pleins phares ?). C’est en se présentant aux frontières de l’aube et en s’y confrontant à jeun qu’on peut en tirer la leçon suivante : Julia Ducournau aime sincèrement les références qu’elle convoque et auxquelles des médiateurs pourtant en contradiction avec elle nous ont sensibilisé sans que l’on ose s’y confronter par crainte enfantine des cauchemars. Elle les aborde juste selon Un Certain Regard, le sien.

 

Dans ma Benz

Parfois, c’est dans le décalage avec l’autre qu’on construit des ponts vers lui. "Titane" étant également sorti en France le 14 juillet à partir de 9h/10h30, assister à la projection intermédiaire dans un contexte exceptionnel (et très impressionnant), c’est se retrouver dans un cocon ouaté alors que les spectateurs et spectatrices précédent(e)s et les suivant(e)s vous auront dit s’être fait arracher la gueule par le film.

Entre les trois manières de vivre le film, comme un sandwich fait de deux tranches de pain de campagne bien rugueux adouci par un tendre morceau de jambon au milieu, c’est le jour et la nuit, mais le décalage horaire n’est en rien un motif légitime de déterrage de la hache de guerre entre les factions cinéphiles. L’hybridation entre l’organique et le mécanique au centre de "Titane" conduit chacun à choisir à quelle partie céder la priorité (à droite en règle générale, base du Code de la Route). 

 

Métal murmurant

Vu aux premières heures de la journée, c’est le mécanique qui peut prendre le pas. On peut comprendre pourquoi certains cinéphiles en attendaient sincèrement l’inverse et ont donc rejeté "Titane" attendu comme un film d’horreur corporel inféodé aux us et coutumes du genre mais qui semble en réalité considérer ses personnages davantage comme des objets abîmés que comme des corps blessés. Dans le premier cas, c’est une réparation qui s’imposera et dans le second, c’est une guérison que l’on souhaitera voir s’opérer. On retrouve toutefois dans cet écart l’espoir que la machine finisse par se relancer flambant neuve, peu importe la manière.

 

Les androïdes rêvent-t-ils de moutons mécaniques ?

Cependant, le manque de savoir est parfois un pouvoir (ce qui est étrange à admettre et le désaccord serait compréhensible) car en adoptant un point de vue désinhibé, les écoulements de fluides qui auraient dû venir vous perturber et vous dégoûter se regardent par exemple comme des fuites d’huile ou de liquide des freins. Finalement, "Titane", ça peut aussi se regarder comme un film de cyborg à fleur de carrosserie.

En définitive, on peut considérer que la principale force de "Titane" réside dans son cœur, à savoir les retrouvailles entre le personnage d’Agathe Rousselle, excellente lorsque sa mutation l’amène à être plus taciturne dans son jeu, et Vincent Lindon, plus volubile, mais au diapason dans une délicatesse qui contraste avec une carapace de Mâle Alpha que sa position de meneur des pompiers l’oblige à exhiber. Chacun se fait le révélateur de l’autre dans cette rencontre.

Découvrir le cinéma de Julia Ducournau dans ce contexte si singulier avec ce bagage plein de contradictions et perfectible, c’est finalement réaliser la porosité entre différentes visions du cinéma. Militer pour une ou plusieurs vision(s) du cinéma, ce n’est pas chercher à empiéter sur le droit de cité de celle(s) des autres. Le vrai choc, c’est peut-être d’avoir réalisé ça en étant encore sous l’effet du pic de testostérone provoqué par "Bac Nord" lors de sa découverte la veille à 22h.

"Titane", un film d’ambassadeur au sens noble du terme, à la fois dans le souci du partage et de la protection de sa singularité.

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