22 septembre 2021
Critiques

Triple 9 : La critique du film

C'est toujours un grand moment de voir un réalisateur toucher enfin du doigt le chef-d'œuvre qui tendait les bras à une filmographie dont les indiscutables qualités ne parvenaient jamais à complètement satisfaire les fabuleuses promesses formulées en amont. En l'occurrence,  si l'on ne pouvait que louer la volonté inflexible de John Hillcoat de persévérer dans un cinéma aux racines 70's qui extirpe les archétypes de leur écrin fantasmatique pour les ramener au niveau d'un quotidien rugueux façonné par l'âpreté des existences qui le traversent, on était en droit de demeurer circonspect face à des résultats souvent corsetés dans leurs notes d'intentions. Comme si le réalisateur échouait à véhiculer un point de vue atypique sur des histoires charriant un imaginaire dans lequel il ne réussissait à s'insérer qu'en récitant une leçon écrite par ses glorieux et écrasants modèles.

D'une certaine façon, la singularité d'Hillcoat résidait davantage dans son décalage avec une époque qui reléguait ses envies de cinéma à la périphérie de la production mainstream que dans sa capacité à apporter un réel sang neuf à des genres dont l'essence crépusculaire (le western, le postapo, le polar redneck) arpente en long en large et en travers l'inconscient collectif conscient d'avoir fait plus d'une fois le tour de la question. Mais ça, c'était avant "Triple 9".

Comme la plupart des grands polars, l'histoire de "Triple 9" n'a pas besoin d'une page pour être résumée : pour réussir un casse impossible commandité par la baronne de la mafia judéo-russe locale, une équipe de braqueurs composée notamment de flics corrompus se met en tête de tuer un officier en service pendant le braquage. En catalysant ainsi l'attention de toutes les forces de polices revanchardes de la ville, ils espèrent ainsi pouvoir faire une diversion susceptible de leur offrir une fenêtre d'action...

Soit un sujet propice au goût prononcé du réalisateur pour les récits classiques qui équilibrent leur trajectoire rectiligne en faisant avancer leur intrigue au gré des émotions des personnages. Or, Hillcoat choisit de se compliquer la tâche en adoptant un point de vue choral éclatant l'intrigue entre plusieurs protagonistes, méthode qui peut renvoyer sur le papier à la Chapelle Sixtine du film de braquage, le "Heat" de Michael Mann. La comparaison s'arrête là, car si Mann édifiait son écosystème en suspendant régulièrement le déroulement de son récit aux lèvres du spleen existentiel des personnages, Hillcoat ne sacrifie que très peu aux tranches de vie. Le bonhomme ne dévoile le quotidien de ses figures cassées que pour distiller le strict nécessaire dans la caractérisation, sans interrompre le mouvement constant de l'intrigue et de l'environnement dans lequel ils évoluent pour leur dresser une tribune introspective. Si Mann constituait son univers en écho aux états d'âmes des protagonistes, Hillcoat procède de la méthode inverse, de sorte que ceux-ci n'aient l'air que de traverser un monde dont la marche forcée vers le gouffre ne fait que très peu de cas du destin de ceux qui contribuent à son funeste destin.

Détourner le mouvement à sa faveur à défaut de pouvoir le suspendre : tel est l'enjeu qui structure la dramaturgie atypique de "Triple 9". Par définition, les truands qui composent les films de braquage passent leur temps à se battre contre le temps, à élaborer un plan susceptible de suspendre le mouvement des choses, de créer une sorte de faille spatio-temporelle dans laquelle s'engouffrer pour arriver à leur fin et ressortir avant qu'elle ne se referme. Dans "Triple 9", le temps ne peut-être ni ralenti, ni interrompu, la narration évolue au gré des choix forcément chaotiques des personnages, opérés dont l'urgence permanente de l'univers dans lequel ils évoluent. Le film s'ouvre sur un dialogue entre trois hommes dans une voiture, pour se finir sur un flic se dirigeant l'arme à la main sur le théâtre d'une fusillade. Sans contextualisation préalable ni épilogue conclusif, sans la faveur d'une mise en place pour prendre du recul sur la situation, Hillcoat nous immerge d'emblée dans une diégèse sous pression permanente. Un peu comme s'il prenait une situation en cours de route, et devait se débrouiller pour tirer parti d'un mouvement autonome qu'il ne pouvait ralentir à son bon vouloir.

Or, le parfum d'Apocalypse imminent se dégageant de "Triple 9" provient sans aucun doute de ce constat d'échec du réalisateur et des personnages à pouvoir suspendre le temps pour prendre la température des choses. Tout dans "Triple 9" n'est qu'histoire de délais, d'adaptation à l'immédiateté, de courses contre la montres impossibles à tenir. Cette avancée à marche forcée de l'univers dérègle un peu plus des comportements encouragés ainsi à la prédation, qui donnent au réalisateur l'occasion d'emballer de purs moments de cinéma dans lesquels sa gestion de l'espace et sa capacité à caractériser son univers à même l'action font des merveilles.

On retiendra le raid effectué sur la planque d'un dealer ou cet instant fabuleux où l'alerte du 999 est lancée, Hillcoat imprimant littéralement l'accélération du pouls d'un univers en pleine crise de tachycardie. Des vrais instants de mise en scène sublimés qui plus est par une photographie superbe, qui véhicule à merveille la chaleur moite et sensuelle de l'image qui est l'apanage des grands polars sudistes (le film se déroule à Atlanta, en Géorgie). Une ambiance qui renvoie les effluves délétères du bitume aux narines, d'autant plus que le casting au diapason semble littéralement transpirer la tension qui imprègne leurs personnages, entérinant un peu plus les formidables talents de directeurs d'acteurs du cinéaste (mention spéciale à Anthony Mackie et Casey Affleck, méconnaissable).

Grand film de genre qui vient poser sa pierre dans un édifice pourtant construit et déconstruit, "Triple 9" offre donc enfin l'occasion à John Hillcoat d'ajouter son nom aux grands liquidateurs de mythes qui constituent le socle de sa cinéphilie. Loin des airs pédants d'un Denis Villeneuve sur "Sicario", convaincu de réinventer l'eau chaude après avoir découvert le principe en passant ses mains sous le robinet, "Triple 9" choisit non pas d'esthétiser ses figures de styles pour dire au spectateur ce qu'il sait déjà, mais de construire son point de vue en questionnant la capacité des structures dramatiques à incarner les changements de la société actuelle. Chez Hillcoat ,le monde est un train qui avance vers le chaos en contraignant ceux qui essaient de le prendre en marche à renier leur humanité. "Triple 9" saisit ce point où les particules s'accélèrent un peu plus, promettant aux survivants les lendemains darwiniens qui précèdent l'écroulement inéluctable.

Auteur :Guillaume Meral
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