Critiques

Trois Enterrements : Retour en terre promise

"Trois Enterrements" marque le passage de Tommy Lee Jones derrière la caméra. Et quel passage ! Apre, poignant, brutal, parfois violemment bouleversant mais réfléchi, ce film, en nous guidant hors des sentiers battus sur un chemin de pénitence et de lumière, cogne fort et juste. Par les temps qui courent, rares sont les réalisateurs qui osent ou/et qui peuvent assumer leurs positions et leurs partis-pris cinématographiques jusqu'au bout. Alors, oui, c'est un vrai bonheur de voir Tommy Lee Jones entrer dans le cercle très restreint des cinéastes de talent qui font leur cinéma sans compromis, sans chercher à faire fructifier leur capital sympathie.

Avec une maîtrise parfaite tant du point de vue du fond que du point de vue de la forme et ce, jusqu'au dénouement final inclus, Tommy Lee Jones nous entraîne au cœur d'un western des temps modernes, à des années-lumière du glamour du rêve américain. Le lieu où se déroule l'action de "Trois Enterrements" est plus qu'un simple décor : il conditionne les attitudes et le comportement des personnages. La région frontalière entre l'Ouest du Texas et le Mexique est dépeinte comme un lieu où cohabitent deux cultures plus souvent de manière bancale, conflictuelle que de manière harmonieuse. Cette difficulté de compréhension de ces deux mondes qui vivent l'un à côté de l'autre sans pour autant vivre ensemble s'insinue jusque dans la mise en scène en chapitres dont les titres sont traduits dans les deux langues pour mieux souligner la frontière existante.  

Tommy Lee Jones dévoile les images rares et somptueuses d'une région au caractère si immense qu'elle semble avoir l'infini pour horizon, une région sauvage, grandiose mais singulièrement désincarnée. Il réussit un tour de magie fascinant : extraire de cette Nature quasi-désertique et hostile l'essence même de la beauté. Il fait tourner la caméra pour capter ces étendues incommensurables et les déroule sous nos yeux comme pour offrir le monde en écho aux errances intimes des personnages. Tous magnifiquement incarnés, les personnages occupent une place essentielle dans le récit. Dans cette région limitrophe, région « entre-deux » mondes qui, à force d'être déchirée entre deux cultures, a fini par n'avoir plus qu'une identité fantôme, les personnages se débattent, tous autant qu'ils sont, dans un quotidien qui se meurt d'être sans avenir.

Il y a la jeune Lou Ann qui, belle et fraîche comme le jour, semble pourtant condamnée à meubler ses journées avec la télé et de longues heures passées assise à la table du seul bar du coin, un peu comme si elle n'attendait plus rien de la vie. Elle a suivi Mike, son mari, que le métier de lieutenant garde-frontière a profondément changé : est-ce pour se rassurer lui-même sur sa propre existence ou juste parce qu'il éprouve un certain plaisir qu'il assouvit ses désirs de manière brutale et qu'il abuse de la répression avec un zèle froid et méprisable ? La patronne du bar, elle, s'est accommodée de cette vie tant bien que mal : les bras des hommes dans lesquels elle se glisse sont pour elle un moyen comme un autre de se sentir vivante. Il y a aussi Melquiades Estrada, le paysan mexicain sauvagement assassiné, qui nourrit son existence des souvenirs de sa terre natale. C'est avec ce dernier que Pete Perkins (Tommy Lee Jones), contremaître de la région dont les rides sur le visage sont comme autant de sillons que la vie, impitoyable, a tracé de manière indélébile, a noué une amitié à la vie, à la mort. Mais tous semblent accablés par le poids de leur vie, qu'il traînent comme un boulet…  

Tommy Lee Jones installe ces personnages en profondeur dans l'intrigue pour que le voyage de Pete Perkins avec l'assassin de son meilleur ami, depuis les portes de l'ombre jusqu'aux portes de l'aube, qu'il va nous raconter, pèse sur nous de tout son poids. A travers l'odyssée de ce duo singulier, c'est une leçon de vie bouleversante sous couvert d'une histoire de vengeance que nous offre le réalisateur. Mais s'il est question de rédemption, des valeurs de la vie, du sens sacré de l'amitié, du respect des promesses, de voyage intérieur et de quête initiatique, le tout dans la douleur et sans note de réconfort, jamais Tommy Lee Jones ne commet l'erreur de basculer dans un aspect « redresseur des torts ». Il préfère laisser le champ libre à la réflexion, en montrant intelligemment que les êtres humains ne sont jamais tout blancs ou tout noirs mais que la réalité des choses et des ressentis est bien plus complexe que cela.  

Atypique et terriblement bouleversant, magnifique dans sa violence, douloureux dans la beauté de son message, "Trois Enterrements" (distribué par EuropaCorp) est un film qui, par le biais de la cruauté, redonne tout son sens au mot « amitié » et sa terre promise, un film qui retourne le cœur et l'esprit jusqu'au « coup de grâce » final. A voir toutes affaires cessantes ! 

Auteure :Nathalie DebavelaereTous nos contenus sur "Trois Enterrements" Toutes les critiques de "Nathalie Debavelaere"

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