20 janvier 2021
Critiques

Trois Souvenirs de ma Jeunesse : Grand film !

Le cinéma d'auteur français, c'est un peu  comme les tripes de mouton auvergnates conservées en bocal : on y goute pour ne pas mourir idiot, mais après avoir ouvert le bocal, on réalise que le chemin de croix de la connaissance est décidément pavé de sacerdoces. Tel est le cas avec "Trois Souvenirs de ma Jeunesse".

Véritable genre à part entière, devenu fossoyeur de l'idée même de cinéma dans l'Hexagone pour le spectateur peu friand de la « matière humaine » partagée entre silences qui expriment l'indicible (« t'as encore oublié le lait de soja ») et élans hystériques qui extériorisent le non-dit (« T'AS ENCORE OUBLIE LE LAIT DE SOJA !!! »), des dialogues maniérées et verbeux qui extrapolent une dramaturgie cultivée sur les atermoiements rive gauche, où des réalisateurs qui se mettent à transpirer à grosses gouttes dés qu'un point de montage s'impose pour le faire le raccord quand un personnage passe d'une pièce à l'autre du deux pièces cuisine dans lequel le drame se joue et se déjoue…

Dans ce paysage déserté par une certaine idée de l'ambition artistique, Arnaud Desplechin fait figure d'exception, ne serait-ce que parce que, comme il l'a lui-même avoué dans une interview récente, son cinéma pense justement l'univers qu'il investit en terme de genre régis par un ensemble de codes bien spécifiques, et non pas comme la manifestation d'une vérité existentielle frappée d'absolu.

On  peut ne pas adhérer à la filmographie du bonhomme, mais on ne peut reprocher à Desplechin son talent à jongler avec des figures de style conscientes de ce qu'elles sont (des figures de style justement), et sa volonté d'atteindre à travers elle une résonance collective,  plutôt que d'en servir pour prétendre absolutiser les certitudes de quelques-uns.

En cela, "Trois Souvenirs de ma Jeunesse" s'impose rien moins que comme la quintessence d'un cinéma qui revendique haut et fort ses afféteries (jusqu'aux plus potentiellement irritables, tels ces dialogues très littéraires intellectualisant volontairement le propos) comme moyen de remonter la généalogie mythologique de ses personnages, dont les émois atteignent une puissance d'évocation qui transcendent littéralement le carcan de l'univers dépeint.

Au fond, il n'est question que d'origines dans ce nouveau Depleschin, qui placarde sa note d'intention jusqu'à la nature même projet, au départ conçu comme une préquelle à "Comment je me suis disputé…" Origine d'un vieux garçon qui rejoue le théâtre de sa jeunesse (superbe idées que ces amorces bariolant le cadre des contours sphériques de jumelle, pour entériner l'idée  d'un Mathieu Amalric spectateur du film de sa propre mémoire), d'abord par contrainte, puis pour faire le point sur ses frustrations. Origine d'un réalisateur, qui met en scène la traque opérée des fondements archétypaux de son cinéma à travers la quête de son héros, anthropologue en devenir s'échinant à accorder ses sentiments avec le monde qui l'entoure. Origine de l'humanité pourrait-on même avancer, tant chaque personnage semble renvoyer à l'essence du mythe auquel il se réfère.

Un cheminement que le réalisateur exprime avec une boulimie de cinéma trop rare dans nos contrées. De points de montage audacieux  distordant la temporalité comme pour mieux s'affranchir du cheminement codifié du récit (on pense à Martin Scorsese voire au Sergio Leone d'"Il était une fois en Amérique" !), de séquences qui réussissent à transmettre leur aspect viscéral brut malgré (ou plutôt à travers) leur maniérisme formel, Desplechin ne se refuse rien. Y compris lorsqu'il s'agit de braconner sur les terres du cinéma de genre pour illustrer son propos (formidable segment emprunté au film d'espionnage), comme s'il s'agissait d'assumer les règles établies par les autres pour revendiquer sa propre liberté à les emprunter.

Indéniablement la marque des grands films, et des très grands réalisateurs.

Auteur :Guillaume Meral
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