27 juillet 2021
Critiques

Tu ne tueras point : Un film éminemment personnel !

C'est quelque chose auquel on avait d'abord arrêté de penser, soigneusement glissé sous le tapis pour éviter de remuer le couteau dans la plaie. Puis, le temps s'est chargé de transformer la frustration en résignation à mesure que les années figeaient le bonhomme dans un passé glorieux mais surtout révolu (souvenez-vous de "Apocalypto" par exemple), le chassant d'un présent dans lequel il n'aurait de toute façon plus sa place. De fait, on est encore en train de se pincer à la sortie de la projection, alors que les fantastiques 2h20 que nous venons de passer ne devraient pas laisser de place au doute : on vient de voir le dernier film réalisé par Mel Gibson. Si vous pensez vous aussi que ces quelques mots suffisent à ne pas totalement désespérer du monde dans lequel on vit, cette critique est faite pour vous (et pour les autres, vous avez le droit de changer d'avis en vous rendant en salles). On ne reviendra pas sur les ennuis personnels qui lui ont valu sa mise au ban de l'industrie pendant une décennie, mais chacun est en mesure de constater en quoi le retour de Gibson aux affaires relevait de l'utopie il y a encore quelques années.

Contrairement à ses collègues burnés des 80's tributaires de choix de carrière malheureux, la réputation de l'acteur-réalisateur s'est retrouvée piétinée par des polémiques dont l'ampleur ont entrainé sa répudiation pure et simple de l'industrie. Les bides sans appel des films auxquels il a participé, et l'annulation pure et simple de ses projets les plus fantasmatiques (dont "Berserker", son film de Vikings qui devait mettre Leonardo DiCaprio en tête d'affiche) ont achevé d'isoler un peu plus la star dans l'ilot d'infamie dans lequel le système l'a confiné. A ce stade, on ne parlait pas de l'une de ces vedettes has-been qu'on tolère dans les soirées mondaines mais de la brebis galeuse d'un système tout entier. Le simple fait de s'en approcher était dangereux en soit (voir Jodie Foster, qui a subi la distribution sabotée du "Complexe du Castor" aux Etats-Unis), et il n'y guère que les téléréalités de troisième partie de soirée vers lesquelles se tournent les vieilles gloires essorées en manque d'exposition qui ne lui auraient peut-être pas fermé ses portes. Dans ces conditions, Mel Gibson devait donc attendre qu'on vienne le chercher pour montrer patte blanche. Et de fait, à en croire la sortie imminente de "Tu ne tueras point", il aura suffi de jouer le jeu du cameo vintage dans "Machete Kills" et "The Expendables 3" pour se retrouver à nouveau dans les petits papiers des producteurs. Pourtant, le choix même du sujet s'apparente (en apparence seulement) à une volonté d'aplanir les choses de sa part.

En s'emparant de l'histoire de Desmond Doss, premier objecteur de conscience de l'armée américaine à avoir reçu la prestigieuse Medal of Honor pour le sauvetage insensé de 75 blessés sur le front meurtrier d'Okinawa, Gibson dépeint la trajectoire d'un homme de paix refusant la violence de ses contemporains. Un peu comme Jésus en somme, la représentation du chemin de croix en moins. Aux premiers abords, "Tu ne tueras point" a, de ce point de vue, tout du geste d'apaisement dont Gibson n'aurait pas eu à s'acquitter s'il était resté en position de force à Hollywood. L'œuvre par défaut d'un « born again » qui se servirait du parcours du personnage comme le cheval de Troie de son mea culpa envers la violence de son œuvre, qui a rejaillit sur sa personne au cours des événements qui ont secoué sa vie privée. Evidemment, c'est bien mal connaître le caractère de notre "Mad Max" bien-aimé, qui s'emploie à faire du héros une figuré éminemment gibsonienne très tôt dans la narration. Dès les premières minutes de son récit à vrai dire, alors que le personnage manque de peu de se rendre coupable d'un péché biblique avant l'épiphanie qui influencera le reste de son existence.

Une scène extrêmement forte, et une façon de mettre les choses au clair très en amont : "Tu ne tueras point" n'est pas l'histoire d'un pacifiste immaculé mais d'un homme qui lutte contre sa propre violence. La nuance pourrait-être anodine, mais elle change du tout au tout la relation que le film entretient avec l'œuvre du réalisateur. Comme de contradictions mais pas de compromissions, Gibson s'est toujours employé à mettre en scène le martyr d'hommes contraint d'être à la hauteur du fardeau sacerdotal qui leur était assigné par l'Histoire. A l'instar des précédents protagonistes émaillant sa filmographie, Desmond Doss va donc être amené à mettre sa force de conviction à l'épreuve des événements.

En premier lieu les brimades et humiliations subies dans l'inévitable épisode de l'entrainement, pourtant réduites à leurs portions congrues. Etrange choix que de diminuer ainsi l'impact du point de vue adopté, comme si Gibson choisissait délibérément de traiter son sujet à minima. Une réserve pas vraiment représentative de sa filmo, qui engendre des conséquences notamment sur le traitement des personnages secondaires, à l'évolution trop schématique pour ne pas soupçonner la présence de scènes coupées dans un futur director's cut.

Pour le reste, "Tu ne tueras point" se montre fidèle au mantra d'un réalisateur qui ne s'est jamais embarrassé des limites auxquelles s'astreignent ses contemporains lorsqu'il s'agit d'embrasser le spectre d'émotions traversé par la narration. Renouant avec le lyrisme décomplexé et les grands sentiments du cinéma classique, notamment dans le jeu de séduction opéré entre Desmond et sa future femme (oui, il est encore possible en 2016 d'émouvoir le spectateur avec deux personnages qui choisissent de s'aimer avec un échange de sourire- cyniques, vous êtes prévenus), "Tu ne tueras point" joue la carte de l'hyperbole sans aucuns complexes, sûr de la puissance évocatrice qui caractérise la caméra de son metteur en scène.

A ce titre, il convient de rendre hommage à la performance d'Andrew Garfield (parfaitement épaulé par un casting uniformément excellent), qui s'empare de la complexité du personnage sans se départir d'une candeur anachronique qui n'aurait pas dépareillé dans un film de John Ford. Ces partis-pris prennent toute leur ampleur au cours de la seconde partie qui voit Desmond et son unité débarquer sur le front. Les superlatifs ne vont sans doute pas manquer de pleuvoir pour qualifier la violence dont fait preuve le film, mais sachez qu'ils seront en-dessous de la réalité. Chez Gibson, les corps explosent et se décomposent, les organes jaillissent de leur enveloppe charnelle et les cris d'effrois accompagnent la mort de ceux qui périssent comme du gibier de potence.

Rarement représentation de la guerre a autant écrasé de son horreur ceux qui ont le malheur d'y participer. Angoisse que la caméra imprime tant dans les yeux des vétérans qui y ont déjà perdu une partie d'eux-mêmes que ceux qui s'apprêtent à y laisser leur âme. Pas de doute, c'est bien le réalisateur de "Braveheart" derrière la caméra. Il fallait au moins ça pour mettre à l'épreuve les convictions de Desmond, inévitablement ébranlées alors que s'impose à lui l'insignifiance de ses actes devant l'ampleur du carnage. C'est là que le génie de Gibson en termes de storytelling explose, lorsqu'il harmonise toutes les strates de son récit à l'aune de la remise en question de son personnage.

Redevenu protagoniste comme un autre depuis le début des hostilités, Desmond revient au premier plan à la faveur d'un montage parallèle qui, à l'issue d'un premier round sanglant brisant toutes ses illusions (et celles du spectateur rompu aux codes du genre), lie organiquement son devenir à celui de l'armée en déroute à laquelle il appartient (et ce au moment précis où la narration les sépare). Eternelle thématique gibsonienne que ces personnages n'ayant pas d'autres choix que de faire sens dans l'Histoire pour trouver le salut.

C'est tout le talent du metteur en scène d'exprimer cette dialectique de manière purement visuelle, à mesure que la problématique du personnage passe de « comment refuser le combat en temps de guerre ? »  à « Comment participer aux combats sans trahir ses convictions ? ». Un glissement parfaitement retranscris par une scénographie se faisant le porte-parole limpide des enjeux narratifs, qui exulte une puissance cinématographique au diapason de l'évolution du personnage. Ainsi cet assaut final des troupes américaines, qui avancent tel un seul homme dans une logique de mouvement continu comme si elles étaient protégées par l'aura de Desmond.  Celui-ci accède ainsi à une forme de sainteté auprès des autres en conciliant sans les renier ses principes avec la violence du champ de bataille. Comme si, à travers son héros, Gibson appelait à ne pas se laisser écraser par l'absolu, le chemin vers la transcendance démarrant avec l'indulgence envers sa propre imperfection. Un film éminemment personnel, sans nul doute possible.

Auteur :Guillaume Méral

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