Critiques

Tunnel : Seul Sous Béton

Si vous avez écouté France Info ces derniers jours, vous avez dû vous en bouffer, des messages publicitaires pour le film sud-coréen du moment. Ne vous laissez pas détourner de "Tunnel" par ce gavage publicitaire, car c'est une nouvelle démonstration de la capacité de ce cinéma à faire d'un film de divertissement une expérience cinématographique riche.

Un peu comme dans "Seul Sur Mars", le personnage principal ne bénéficie que de très peu de caractérisation avant de se retrouver dans la panade. C'est un parti pris narratif très efficace puisqu'il permettra de le révéler dans l'action et, si il n'a pas l'ingéniosité et la bonhomie de Mark Watney, la mise en scène arrive à rendre palpitants sa survie sous les décombres malgré un espace restreint qui ne la conduit pourtant pas à devenir ronflante.

Si d'autres critiques ont souligné à raison la dimension satirique du long-métrage qui dresse un portrait peu glorieux des sociétés de construction peu consciencieuses dans leur travail et capables de faire pression pour reprendre les travaux même si le personnage principal est peut-être encore en vie ainsi que des médias hypocrites avides de sensationnalisme et de dramatisation, "Tunnel" frappe avant tout sur tout ce qui ne fait pas des considérations humaines une priorité et malgré sa lucidité semble vouloir garder foi en l'Homme puisqu'il sait mettre en avant l'humanité toute empreinte d'humilité de son personnage principal au travers de ses interactions vis-à-vis des deux autres personnages victimes de l'effondrement du tunnel et l'inflexibilité du sauveteur en chef dans l'accomplissement de sa mission.

Par ailleurs, pendant la majorité des deux heures une minute que le film dure et sans éluder la remise en cause de ses semblables, le réalisateur et scénariste Kim Seong-Hun fait dans son écriture et dans sa mise en scène écho à l'un des derniers paragraphes du livre d'Andy Weir qui a été repris presque tel quel dans l'adaptation cinématographique par Ridley Scott : "Quand un randonneur se perd dans la montage, les gens organisent et coordonnent des recherches. Quand il y a un accident ferroviaire, les gens font la queue pour donner leur sang. Quand un tremblement de terre rase une ville, l'aide afflue de toutes les régions du monde. C'est une attitude si fondamentale humaine qu'on la retrouve dans toutes les cultures, sans exception. D'accord, il y a des connards qui se moquent de tout, mais ils sont noyés sous la masse de ceux qui se soucient de leur prochain. Voilà pourquoi j'avais des milliards de personnes de mon côté."

Arriver à concilier dans une même oeuvre la dénonciation d'institutions inhumaines tout en n'oubliant pas d'évoquer la propension de chacun à faire preuve d'égoïsme même quand autrui se trouve dans une situation encore plus douloureuse avec la volonté de ne jamais oublier le dévouement indéfectible de certains d'entre nous et la capacité de tous à faire preuve de suffisamment d'altruisme pour se mobiliser même momentanément au service du sauvetage d'un seul individu, c'est un sacré tour de force et la preuve d'une grande maîtrise thématique dans l'écriture. Kim Seong-Hun aborde en plus l'idée selon laquelle les individus seraient connectés entre eux selon une nouvelle perspective puisqu'en plus de montrer à nouveau que le groupe peut faire de l'individu sa priorité, il souligne également que cette connexion entre tous peut amener à une pression collective vers le sacrifice individuel et amènera le thème à son point culminant vers la fin du film lors de superbes plans de foule où tous viennent former une masse compacte autour d'un seul.

La véritable scorie de "Tunnel" est qu'il ne parvient pas à éviter la traditionnelle rupture d'espoir au bout de ses deux tiers et quand bien même le film se retrouve lancé sur une nouvelle dynamique plus pessimiste suite à cet événement, cela ne parvient pas à compenser l'éclatement du rythme que ce code devenu aussi désagréable que le menteur révélé vient occasionner.

En résumé, "Tunnel" captive aussi bien par la fluidité avec laquelle il déroule l'enchaînement de ses événements que par la peinture très dense et maîtrisée qu'il fait de l'humanité.
Auteur :Rayane Mezioud
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