Critiques

Un autre monde : Le capitalisme n’épargne personne

Par Clara Lainé


Un cadre d'entreprise. Sa femme. Sa famille. Le tout au moment où les choix professionnels de l'un font basculer la vie de tous. Philippe Lemesle et sa femme se séparent dans "Un Autre Monde". Un amour abimé par la pression du travail. Cadre performant dans un groupe industriel, Philippe ne sait plus répondre aux injonctions incohérentes de sa direction. On le voulait hier dirigeant, on le veut aujourd'hui exécutant. Il est à l'instant où il lui faut décider du sens de sa vie.
 
Après "La Loi du Marché" et "En Guerre", Stéphane Brizé revient avec un angle inattendu. Voici désormais celui du cadre supérieur, du patron. Ce dernier qui est souvent considéré comme le grand méchant de l’histoire. Le pari était osé en cette période de crise économique. L’empathie n’est pas le premier élan qui nous envahit lorsque l’on pense à un directeur de site industriel fabriquant des pièces détachées dans le secteur de l’électroménager. Et pourtant…

Le sort du personnage incarné par Vincent Lindon apparaît rapidement peu enviable. Comme d’habitude, l’acteur fait preuve d’un talent indéniable. Car Philippe Lemesle se fraye rapidement un chemin dans notre cœur. Ce n’est pas seulement le patron dont il est ici question. C’est aussi le père. L’ex-mari. Bref, le portrait d’un homme qui peine à recoller les morceaux de sa propre vie qui est en train de se faire la malle.

"Un Autre Monde", au-delà de la critique de tout un système, c’est aussi la remise en question du principe même de réussite. Un emploi stable et bien rémunéré. Un mariage heureux. Des enfants doués à l’école. Tous ces critères sont passés au peigne fin et leur absurdité finit par sauter aux yeux. Ascension sociale et bonheur ne vont pas de pair. Loin de là.

J’ai beaucoup aimé la sensibilité qui se dégage de chacune des séquences et notamment de celles dans lesquelles intervient Anthony Bajon. Lui est le fils atypique qui incarne les névroses de ses parents avec une rare justesse. Concernant la performance de Sandrine Kiberlain, je reste plus mitigée. Ce n’est pas tant son jeu que je remets en question (elle rend Anne tout à fait crédible) mais plus le manque de consistance de son rôle. On la voit relativement peu. Les quelques apparitions qu’elle fait à l’écran ne marquent pas les esprits. C’est dommage car ce couple en fin de vie avait du potentiel.

En revanche, j’ai été happée par l’intimité qu’a réussie à construire Stéphane Brizé. Si "Un Autre Monde" n’est pas un documentaire (contrairement aux deux précédents), il en a pourtant l’étoffe du point de vue de l’authenticité qu’il dégage. Ça fait du bien de voir un scénario qui sort des sentiers battus et qui aborde le délicat sujet de la santé mentale avec tant de finesse. Car cela fait de même du bien de voir la barrière entre gentils et méchants s’estomper au profit d’une réalité plus nuancée. Parce que cela fait aussi du bien de s’attaquer à la base du problème et d’arrêter de se cantonner à des prétextes ou des boucs-émissaires. Surtout que le propos du film n’est pas tant de compatir pour Philippe Lemesle que de prendre conscience qu’il est, tout autant que les autres, une marionnette aux mains de l’ultralibéralisme.

Pour conclure, "Un Autre Monde" est un film à voir pour qui hait le manichéisme. Il fait prendre un peu de hauteur sur cette époque qui va mal mais qui demeure vectrice de beaucoup d’humanité, en dépit de sa brutalité.
 

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