28 janvier 2021
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Un long dimanche de fiançailles : Retour au bien aimé

Avec "Un long dimanche de fiançailles", depuis plus de 10 ans, Jean-Pierre Jeunet rêvait d'adapter à l'écran le beau roman de Sébastien Japrisot. Le phénoménal succès du "Fabuleux destin d'Amélie Poulain" lui a ouvert les portes d'un projet aussi ambitieux que démesuré, tant le sujet embrasse dans un même souffle une histoire d'amour impossible emportée par le maelström de l'Histoire. Loin de se réduire à un livre d'images magnifié par le regard du metteur en scène, Un long dimanche de fiançailles est une œuvre pudique et magnifique qui entraîne le spectateur dans la valse des sentiments éternels.

Transcendé par un amour absolu du cinéma, Jean-Pierre Jeunet n'est pas homme à s'effrayer du petit jeu des comparaisons auquel s'adonneront quelques plumitifs en mal d'idées. L'ouverture de son film, effrayante plongée dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, est révélatrice de son ambition : rien moins que donner au spectateur l'impression de partager le terrible quotidien de ces hommes transformés en chair à canon sur le front de la Somme. Avec "Les Sentiers de la gloire" de Stanley Kubrick comme modèle avoué, il filme les tranchées et son cortège d'horreurs avec un souci de vraisemblance dénué du moindre souffle épique qui magnifierait la guerre et nous éloignerait de ces hommes pris dans la tourmente de l'Histoire.

Là, nous suivons donc la mise à mort programmée, sous le feu des lignes allemandes, de cinq soldats coupables de mutilation volontaire pour fuir les combats. Parmi eux, Manech (Gaspard Ulliel), donné pour mort comme ses camarades d'infortune. Mathilde (Audrey Tautou), sa fiancée, refuse de croire à l'inéluctable et décide de retrouver sa trace en recueillant les témoignages, parfois contradictoires, de ceux qui l'ont approché en ce jour fatidique. Une quête belle parce qu'impossible sauf aux yeux de celle qui vit chaque jour avec le souvenir du bien-aimé, sillonnant alors l'Hexagone, l'espoir chevillé au corps.

Sur cette trame narrative dont on se gardera bien de dévoiler l'épilogue, Jean-Pierre Jeunet tisse avec "Un long dimanche de fiançailles" une mise en scène brillante mais jamais virtuose, parfois lyrique mais rarement ostentatoire, où les plans, aussi beaux ou aussi précis soient-ils, sont toujours au service du récit, contrairement à certaines facilités entrevues dans Amélie. Baignées par un noir et blanc crépusculaire lors des scènes de guerre, par des couleurs aux tons nuancés ou par un sépia travaillé pour les scènes d'après-guerre, les images esquissent une palette d'impressions et de perceptions contrastées.

Grâce aux possibilités infinies des trucages numériques, le metteur en scène ne s'interdit rien, y compris la reconstitution de certains quartiers de Paris dans les années 20. Mais tout ceci ne serait que l'œuvre d'un illustrateur, aussi inspiré soit-il, sans le regard singulier d'un metteur en scène dont l'univers épouse les lignes de force d'un personnage accroché aux puissances de l'imaginaire. Car que fait Mathilde, si ce n'est faire revivre un homme donné pour mort, donc préférer la fiction au réel. Sauf que les rêves parfois deviennent réalité...

Pour incarner ces personnages d'une puissance romanesque rare, outre les fidèles du metteur en scène (de l'extraordinaire Albert Dupontel au parfait Dominique Pinon en passant par Jean-Claude Dreyfus et Ticky Holgado), Jean-Pierre Jeunet retrouve une Audrey Tautou en saisissante osmose avec Mathilde et donne son premier grand rôle au jeune Gaspard Ulliel, à l'interprétation idoine. Cependant, le film confirme surtout l'immense talent de deux comédiennes, Marion Cotillard et Jodie Foster, l'une française, l'autre francophile, dont les personnages à la trajectoire singulière nous poursuivent bien au-delà de leur vie à l'écran.

Auteur :Patrick BeaumontTous nos contenus sur "Un long dimanche de fiançailles" Toutes les critiques de "Patrick Beaumont"

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