25 octobre 2020
Critiques

Un pays qui se tient sage : Dissensus ou consensus ?

Par Lucie Remer

Dans la nuit du 7 au 8 octobre, deux policiers sont violemment agressés à Herblay-sur-Seine. Le 11 octobre, le commissariat de Champigny-sur-Marne est la cible d’une attaque d’une quarantaine d’individus. Maintenant, les syndicats de police sont reçus par le Président de la République... « Actes de guerre », « sentiment d’impunité ». Dans ce contexte de recrudescence des violences faites à l’encontre les policiers paraît en salles le premier film de David Dufresne, "Un pays qui se tient sage". Au sommaire : les violences policières.

Soutenu par la Quinzaine des réalisateurs, le film et documentaire de David Dufresne, présenté comme « un contre récit historique du maintien de l’ordre », opère un retour sur le mouvement des Gilets jaunes afin d’amener une réflexion sur les violences policières. "Un pays qui se tient sage" interroge une affirmation simple, celle écrite par le sociologue allemand Max Weber et brandie à l’excès par les différents acteurs du débat public : « L’État revendique pour son propre compte le monopole de l’usage de la violence légitime. » Qu’est-ce que l’État ? Qu’est-ce que la violence légitime ? Qui conteste ce monopole ? Autant points soulevés et analysés par le film.

Le parti pris du film est évident. L’historique de son réalisateur nous en souffle quelques indices et son visionnage conforte cette idée. Ce dernier s’ouvre et se ferme sur deux scènes d’une particulière violence, celles d’un manifestant éborgné et d’une main arrachée, nous plaçant d’emblée dans un camp précis. Toutefois, bien que partisan, "Un pays qui se tient sage" ne se réduit pas à un pamphlet au discours unique mais amène au contraire un regard et un débat d’idées salvateur et nécessaire.

Un engagement assumé

Une des forces du film réside dans sa construction, à la fois simple et efficace. Les spectateurs sont plongés dans deux temporalités. La première est celle des images, des scènes prises sur le vif par différents témoins et acteurs. Des scènes à la violence souvent insoutenable, qui nous immergent entièrement dans les brutalités qu’elles racontent. Ce documentaire traite de la violence et il ne s’en cache pas. Cette dernière est omniprésente, sans filtre et frontale. Ce sont les 151 lycéens de Mantes-la-Jolie, le tabassage de 4 manifestants dans un Burger King des Champs-Élysées, la main arrachée d’Antoine Boudinet… Coups, provocations et cris s’enchaînent dans un chaos étourdissant, à travers les vidéos pixélisées des téléphones dont l’impact est décuplé par le grand écran. « Ces images sont plus grandes que nos téléphones. »

Ces scène de violences sont alternées par des moments d’échanges entre une quinzaine de protagonistes. Des instants de réflexions et de témoignages, mis en hauteur par le choc des images, qui permettent de souffler mais également de prendre du recul sur ce qui vient d’être vu. On passe successivement du terrain au débat d’idées, de la violence à l’apaisement. Un agencement particulier glissant l’idée que la voie du dialogue est la seule manière d’éviter le déferlement des passions. « Je voulais quitter l’entre-soi des réseaux-sociaux pour permettre à des gens qui ne sont pas d’accord, d’échanger. » explique David Dufresne.

Autre élément nous poussant à la réflexion : la mise en scène. Pas d’insert, jamais de vue synoptique des lieux, uniquement des gros plans sur les intervenants, filmés en clair-obscur. Un style qui se veut épuré, loin du pathos et de l’excès, dont le calme et la simplicité encourage l’esprit à s’interroger.

Mettre en perspective la violence

Les intervenants ne sont pas identifiés, du moins pas avant la fin. Ils sont présentés comme de simples observateurs, un statut qui permet de se concentrer sur leurs propos sans aprioris. Ces individus constituent un spectre très large de la population, partant de l’écrivain Alain Damasio pour aller jusqu’aux syndicats de police, en passant par des sociologues, juristes, historiens, manifestants mutilés, mères de lycéens… Cet échantillon de citoyens vise à proposer une analyse collective et horizontale sur la question des violences policières, prenant notamment une hauteur philosophique et sociologique. C’est une opportunité à « la discussion républicaine » opposée au chaos des manifestations.

Si les intervenants interrogent la violence et cherchent à l’analyser, les discussions glissent peu à peu vers les notions de monopole, de légitimité et de démocratie, citant tour à tour Weber, Bourdieu, Hannah Arendt ou encore Rousseau. On questionne sur la verticalité du pouvoir et la légitimité qu’a ce dernier à exercer la force quand sa légitimité même est contestée. « Qu’est-ce qu’il se passe quand l’un des protagonistes ne respecte plus son deal ? Est-ce qu’il a toujours le droit d’exercer cette violence ? »

Une des questions centrales reste celle de la police en elle-même. "Un pays qui se tient sage" réussit à interroger la conception que le spectateur a de cette dernière, mettant en opposition la place originelle de la police, celle de servir le peuple (la fameuse « police républicaine »), et sa représentation actuelle, celle d’une police au service du pouvoir. "Un pays qui se tient sage" dépeint également une dissolution des rapports entre forces de l’ordre et manifestants, et plus généralement entre police et citoyens. Une scission et une défiance qu’illustre la colère du représentant de syndicat de police lorsqu’il défend ses collègues, et l’incapacité de certains protagonistes à s’écouter et se comprendre.

Le portrait contemporain d’une société

Le film paraît en salles dans un contexte particulier. S’il se concentre sur les violences commises par les policiers, l’actualité est marquée par une recrudescence des violences faites à l’encontre des policiers. Les deux agressions perpétrées ces 7 et 10 octobre à Herblay-sur-Seine et Champigny-sur-Marne s’inscrivent dans une logique ancienne de défiance contre les forces de l’ordre, soulignée par un certain regain des violences. D’après les chiffres du syndicat Alliance, 18 policiers seraient agressés chaque jour. Le commissariat de Champigny-sur-Marne a par ailleurs déjà été la cible de ces violences en janvier 2018. Des « actes de guerre » et des « scènes d’une grande violence » dénoncés par l’ensemble de la classe politique, provoquant une vague d’émois à l’échelle nationale.

Ces évènements, mis en parallèles avec le documentaire de David Dufresne, révèlent un rapport complexe entre la police et la société française. Un rapport de méfiance et de confrontation qui se confond parfois avec un rapport de respect et de reconnaissance. L’ovation des forces de l’ordre à la suite des attentats de 2015 s’est muée eu une huée de ces mêmes forces de l’ordres au lendemain des manifestations des Gilets jaunes. Un rapport à l’affect que l’on voit émerger de nouveau dans le continuum des récents incidents.

Ce que dépeint "Un pays qui se tient sage" finalement, c’est un profond malaise au sein de l’institution policière française. Une institution détachée des citoyens qu’elle est censée servir, mais aussi des fonctionnaires qui la font vivre. « Tout le monde s’émeut mais personne ne réagit » déplore Frédéric Lagarde, délégué syndical d’Alliance. « Un sentiment d’impunité » dénoncé par les policier qui regrettent le manque de considération et la colère dont ils sont victimes. Une colère que nombreux disent partager, comme le souligne le récent ouvrage de Lynda Kebbab, déléguée nationale du syndicat SGP Police FO. Dans son livre, elle dénonce une politique du chiffre, un modèle répressif et la stigmatisation des policiers. Des critiques qui viennent faire échos à celles de Valentin Gendrot dans son enquête « Flic », à travers laquelle il met en lumière les dérives et problèmes intrinsèques de l’institution policière. Des dérives qui se répercutent sur le quotidien des policiers eux-mêmes. 59 gardiens de la paix se sont suicidés en 2019.

Ainsi, si le film de David Dufresne offre un débat d’idées, il occulte tout un dernier pan d’une réalité difficile à cerner. La parole est très peu donnée à l’État et à l’institution policière, ce qui empêche une compréhension plus générale des enjeux soulevés. Une absence qui est principalement dû au refus de ces derniers à s’exprimer, comme précisé à la fin du documentaire, mais qui laisse un arrière-goût d’inachevé. Des questions et des réponses restent en suspens et, si les images et les paroles marquent, tout n’a pas été dit et tout est encore à faire.

Salvateur et nécessaire, "Un pays qui se tient sage" permet d’aborder et de questionner un sujet de société brulant et trop souvent occulté par les médias. Les différents regards et témoignages apportent une dynamique et des réflexions nouvelles sur le problème, malgré un manque criant d’égalité dans le traitement du sujet. Un film qui interroge, qui interpelle, qui frustre mais surtout qui pousse à réfléchir. Une œuvre imparfaite donc, mais plus que vivement recommandable et dont on peut retenir une phrase, résumant son âme : « la démocratie ce n’est pas le consensus, c’est le dissensus. »


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