22 septembre 2020
Critiques

Un pays qui se tient sage : Le poids des mots, le choc des vidéos

Par Martin Thiebot

Si David Dufresne s’est intéressé très tôt aux questions ayant trait au maintien de l’ordre - notamment via “Quand la France s’embrase”, diffusé en 2007 sur France 2 -, c’est pendant le mouvement des Gilets jaunes qu’il s’est réellement fait connaître du grand public, avec le projet « Allô Place Beauvau ? ». Depuis décembre 2018, le journaliste passé par Libération recense sur son compte Twitter (@davduf) les vidéos amateures de violences policières tournées en manifestations. Des vidéos qui tiennent une part importante dans le documentaire "Un pays qui se tient sage".

Des vidéos filmées au téléphone portable dont la transposition sur grand écran nous plonge au cœur des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Certaines sont floues et mal cadrées, d’autres sont plus cinématographiques, toutes sont d’une insupportable brutalité. On y voit des hommes et des femmes frappés au sol, des tirs de LBD (lanceurs de balles de défense) à bout portant, des visages éborgnés et des mains arrachées. Mises bout à bout, ces images brutes, sans musique ni voix off, rendent difficile la négation des violences policières. L’essentiel du film est consacré aux Gilets jaunes, mais les abus ayant eu lieu lors de mouvements écologistes ou lycéens sont également évoqués, avec entre autres la mort de Rémi Fraisse survenue en 2014 à Sivens ou la vidéo de lycéens agenouillés à Mantes-la-Jolie qui avait fait polémique en 2018.

Des images entrecoupées d’interventions de sociologues, d’historiens, d’avocats, mais aussi de policiers et de victimes de bavures. Réagissant aux vidéos qui leur sont projetées, ces personnalités aux parcours éclectiques témoignent de leur ressenti face à ces violences et tentent d’apporter des pistes de réflexion. Si ce procédé narratif est souvent utilisé dans le documentaire, l’originalité réside dans le fait qu’au lieu de nous montrer une succession de monologues, le film fait le choix pertinent de faire converser ses invités entre eux ; ce qui donne des discussions intéressantes, dont celle entre Taha Bouhafs, journaliste auteur de la vidéo à l’origine de l’affaire Benalla, et Benoit Barret, du syndicat de police Alliance.

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Autre singularité, nous ne connaîtrons ni le nom ni la profession des orateurs avant le générique de fin. Pour David Dufresne, il s’agit d’éviter que le spectateur ne plaque « d’emblée ses opinions préconçues sur la parole de l’intervenant », peut-on lire dans le dossier de presse. Il n’en reste pas moins déconcertant de ne rien connaître - ou presque rien - sur ceux qui se tiennent en face de nous, de ne pas savoir d’où ils parlent et au nom de quoi. Il faudrait presque que chacun voit le film deux fois, avec et sans la connaissance de ces informations.

Plus que la simple question individuelle des bavures policières, le film aborde des problématiques aussi larges que les fondements de l’État et de la force publique, les différents rapports de domination à l’œuvre dans notre société et les dangers qui pèsent sur la démocratie. Le processus de légitimation et de dépolitisation des violences policières par une partie du discours politique et médiatique est également analysé, ainsi que la manière dont le téléphone portable et les réseaux sociaux modifient la relation entre citoyens et forces de l’ordre. Si les intervenants ne sont pas toujours d’accord entre eux, on peut néanmoins saluer un effort d'honnêteté intellectuelle de la part de chacun, loin des discours caricaturaux et manichéens auxquels les deux « camps », pour reprendre l’expression du préfet de police de Paris Didier Lallement, nous ont trop souvent habitués.

Car "Un pays qui se tient sage", contrairement à ce que vont en dire ses détracteurs et malgré le parti pris assumé de son auteur, n’est pas un film militant, qui servirait sur un plateau des vérités définitives, mais bien un film qui invite au débat, à la confrontation des points de vue. « La démocratie, ce n’est pas le consensus, c’est le dissensus », nous dit Monique Chemillier-Gendreau, professeure émérite de droit public. Une phrase qui aurait pu figurer sur l’affiche du film, lequel pose des questions plus qu’il n’apporte de réponses.

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