Critiques

Un talent en or massif : Le cinéma hors des Cages

Par Othman Taleb


"Un talent en or massif" (The Unbearable Weight of Massive Talent) est un film américain coécrit avec Kevin Etten et réalisé par Tom Gormican. Dans cette diégèse, l'acteur Nicolas Cage est surendetté, divorcé, narcissique. Rêvant d'être à l'affiche d’un prochain grand film, il ne trouve pourtant aucun rôle, même minime. Pour rembourser une partie de ses dettes, il accepte alors de se rendre à l'anniversaire d'un milliardaire mexicain, Javi, l'un de ses plus grands fans rêvant de tourner un film avec cet acteur légendaire sur le déclin. Arrivé sur l’île de ce dernier, il est alors recruté par la CIA pour enquêter sur les supposés activités criminelles de son hôte.

En guise d’introduction comment ne pas ouvrir cette critique par cette sentence proférée par un personnage à propos de Nicolas Cage jouant Nicolas Cage : « C’est une putain de légende ! ». Ce verdict cinéphilique qui nous est asséné d’emblée comme une désinvolte distorsion voire même une déformation farfelue, se transforme peu à peu sous nos yeux en auto-caricature par un Nicolas Cage en plein exercice de cabotinage. Lui qui est paré d’une ceinture avec une énorme boucle en or ainsi que différentes bagues exubérantes, en or massif. Le personnage est posé.

Une prise de position artistique

Mais ce qui est surtout captivant comme question que "Un talent en or massif" pose est : comment peut-on fabriquer de la fiction ? Tom Gormican répond ; en n’inventant pas de toutes pièces les choses, mais plutôt en réagençant le vivant. C’est-à-dire en mettant en scène une vraie personne dans un réel volontairement burlesque, qui opère par décalage, une captation, une surbrillance pour mieux reconfigurer réel. La caricature amène-t-elle une falsification ? Ou est-ce qu’au contraire pour mieux faire voir, faire resurgir, restituer la réalité, notre réalité dans son authenticité.

C’est cette façon d’aborder le cinéma, par une prise de position artistique qui fait de ce film un artefact profond, outre la mise en scène très académique, le principal effet du film est l’hyberbolisation constante, qui peut évidemment, et comme c’est parfois le cas, exaspérer, comme cette scène où Nicolas Cage dans une salle remplie de fétiches de sa carrière d’acteur que lui présente Javi, se trouve face à une statue de lui-même « C’est censé être moi ? C’est grotesque ! ». Statue qu’il essayera dans la foulée de racheter à son nouvel ami.

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Nicolas Cage - Copyright Metropolitan films
Un film sur Nicolas Cage

Entre buddy movie, film de gangster, d’action, d’espionnage. Le tout ponctué de scènes codifiées empruntant au genre de la comédie, du drame, du western, etc. Ces conjonctions d’immenses invraisemblances comme l’utilisation éclatée de la bande originale allant de la folk à l’opéra en passant par le rock, sont une vraie ballade au style rabelaisien par la variation des registres. Quelle en est l’intention ? Conclure un pacte tacite avec le spectateur, que le mélange de toutes ces tonalités, autant musicales que de genres au sein d’un même objet, est une évidente volonté de fausse superficialité. Trop disparate, grossier et caricatural pour être pris au sérieux, la responsabilité revient au spectateur de reconnaître, comme l’illustre ce quiproquo à la suite d’une confession de Nicolas Cage, Javi s’exprimant « pathétique », mot auquel sa fille répondra « parfaitement », alors que Javi signifiait la compassion, l’autre le ridicule.

Cette confrontation est poussée jusqu’à l’hybridation entre deux niveaux de pensée : l’une noble et l’autre prosaïque. Pour preuve les multiples références disséminées : Le Roi Lear, Miles Davis, Le cabinet du Docteur Caligari, Jane Austen à des céréales Kellog’s, des baskets Van’s porté par Javi, et le film d’animation pour enfant Paddington 2 que ce dernier estime être son film préféré.

En outre, "Un talent en or massif" s’appuie sur la versatilité filmographique de Nicolas Cage auquel le réalisateur rend hommage, de "Peggy Sue s'est mariée" à "Leaving Las Vegas", "Mandy", en passant par "Sailor et Lula", "Volte-face" ou même "Embrasse-moi vampire" et "Un ange gardien pour Tess". Le film regorge de multiples renvois comme ce premier plan de lui enfermé dans le cadre d’une télévision, métaphore que le personnage Nicolas Cage a enfermé la personne Nicolas Cage. La résonance de cette première scène où il dit à une petite fille sous la pluie « je ne te laisserai jamais tomber » sera bien évidemment liée à la réalité de ce qu’il vit, père divorcé dont la scène de l’anniversaire de sa propre fille est révélatrice. Isolé au fond de la pièce dans un plan d’ensemble, presque absent, alors que la première moitié du film abonde en gros plan.

John Ford « Quand la légende est plus belle que la réalité : imprimez la légende ! »

Il y a toujours eu deux aspects dans le cinéma, le cinéma comme industrie et le cinéma comme art, les deux sont inséparables. L’industrie cinématographique, pour toucher les masses, doit être attentive à leurs désirs, leurs doléances, leurs revendications.

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Nicolas Cage et Pedro Pascal - Copyright Metropolitan films

Le cinéma comme art quant à lui, raconte les masses et comme il ne satisfait pas au besoin du profit il en résulte une conflictualité. En conséquence le problème de ce conflit au lieu de pencher vers un élément de développement, devient un élément de décadence et d’obsolescence. Un cinéma ampoulé et grandiloquent s’oppose à un cinéma plus discret, modeste dans le traitement des sentiments humains.

Il y a donc un effet de polarisation qui aboutit à un certain clivage déséquilibré. Tom Gormican, malgré toutes les inégalités de son film, veut rééquilibrer ces divergences comme un manifeste sur le cinéma. Son ambition est résumée par la discussion entre Nicolas Cage et Javi « Un film d’auteur qui finit en gros blockbuster comme ça tout le monde sera content ». Tom Gormican par une sorte de distanciation Brechtienne veut faire prendre conscience à son spectateur qu’il est en face d’une caricature qu’il faut élimer, râper, par un effort de conscientisation. Là est la clé de l’entreprise du film : la dénonciation du système binaire du cinéma.

Du cinéma sur deux jambes

Ce qu’on inhibe révèle surtout ce qu’on accepte naturellement, et c’est cette lutte qu’il faut entreprendre contre la couche supérieure et superficielle d’un cinéma que l’on croirait de manière illusoire uniquement divertissant. Au cœur d’un trip sous LSD Nicolas Cage dira à Javi qu’en dehors de Marvel et Star Wars il faut un petit plus pour attirer le spectateur, que cela va à l’encontre du scénario des deux christs antagoniques que lui a écrit le milliardaire. Nicolas Cage ment lorsqu’il prétend « on dirait Cassavetes qui rencontre Inarritu », c’est à cause de l’amour du cinéma qu’il délaisse sa fille, déréalise son existence, il doit accepter de ternir sa légende pour vivre avec sa fille, cette pensée est superbement et lucidement résumée de sa part « Y a pas de script pour devenir parent ».

En somme, les non-adeptes de la communauté Cagienne, pourront s’estimer être laissés sur le bas-côté, mais si par chance vous réalisez que le cinéma était né dès le début sur deux jambes : l’une absolument populaire, basique, triviale, imaginaire et une jambe cultivée, compliquée, philosophique et littéraire, vous reconnaîtrez de quel plaisir et de délectation est le fait de ricocher, de dialoguer avec un art savant et un art populaire l’un renvoyant à l’autre. Et quel délice de voir que des réalisateurs tentent encore de concilier ce qui, fondamentalement ne peut l’être.

Cette intention artistique qui se rate volontairement, se saborde délibérément pour mieux dénoncer les rouages de la consommation et de l’industrie est admirable de bravoure et c’est ce qui, paradoxalement donne une impertinente consistance, une fantasque épaisseur au film. Un fiasco pour la beauté et l’audace du geste.

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