28 janvier 2020
Critiques

Un vrai bonhomme : La critique du film

Par Guillaume Méral

Attention, cette critique contient volontairement des spoilers

L’imaginaire est-il l’ennemi des consciences éveillées ? A en croire une certaine tradition franco-française et tous les films de Ridley Scott depuis 15 ans, la réponse est oui. Les allégories n’aident pas le monde à tourner, et c’est pas les fées et les licornes qui vont aider à faire avancer le schmilblick, faut pas quand même pas déconner. C’est « serious shit » over there.

De toutes évidences, Benjamin Parent est un réalisateur qui a des choses à dire. On peut même se risquer à avancer qu’il fait des films pour les mettre sur la table. Ceci n’est pas un film de cowboys, son premier court-métrage en 2013, et Un vrai bonhomme son premier film aujourd’hui : l’œuvre est déjà dans le titre. La masculinité toxique, l’injonction aliénante à l’héroïsme, l’appel à l’émancipation… Tout est là, et pourtant ce n’est encore que la face émergée de l’iceberg.

Adolescent introverti et mal dans sa peau, Tom arrive dans son nouveau lycée après avoir été exclu de l’ancien. Sous la houlette de son frère Léo, son opposé absolu, Tom entends bien s’intégrer et faire ce qu’il pense que les autres attendent de lui…

- SPOILERS -


Difficile d’en dire plus sans déflorer l’intrigue, même si le réalisateur a la bonne idée de ne pas jouer trop longtemps avec le spectateur avant de dévoiler son twist. Disons simplement qu’Un vrai bonhomme transforme judicieusement l’histoire de deuil qui s’annonçait en « coming of age story », la jonction s’opérant dans l’identité contrariée du personnage principal.

Entre l’idéalisation inévitable du défunt et le charisme solaire et immédiat de l’archétype auquel il voudrait ressembler (et qu’on a tous rêvé de devenir), Tom se retrouve coincé sous un modèle dont le souvenir hante son entourage et dont la présence à l’écran hypnotise le spectateur (extraordinaire Benjamin Voisin). Le récit d’émancipation se trouve ainsi sans cesse contrariée par cette pression à double facette qui s’exerce sur le héros, empêché d’exister à la fois vis-à-vis des autres, mais aussi du public.
photo-un-vrai-bonhomme
Isabelle Carré - Copyrights Ad Vitam
Ainsi, ce qui a commencé comme un buddy-movie change progressivement de nature à mesure que le duo se révèle un poids pour l’une des deux moitiés du binôme. Or, c’est justement là qu’"Un vrai bonhomme" trouve sa singularité. Car si le propos de Benjamin Parent sur les schémas de masculinité -au demeurant bienvenu- s’avère parfaitement dans l’air du temps, il ne saurait constituer une caution à l’originalité en soit (remember Breakfast Club). C’est dans le traitement que le cinéaste va faire la différence, et notamment son usage des codes de cette « pop culture » désormais institutionnalisée.

En effet, à travers des choix subtils de mise en scène et de direction artistique (le travail sur les costumes), Benjamin Parent convoque tout un imaginaire lié aux comics-books pour véhiculer son propos. L’expressivité d’un médium s’imprime ainsi délicatement (parfois trop) dans un autre. D’autant que la démarche du réalisateur n’est pas que cosmétique, mais découle d’une véritable profession de foi. Celle d’un cinéma qui laisse le spectateur se projeter dans le non-dit, qui comprend la puissance d’évocation d’un plan et la valeur suggestive de l’allégorie convoquée.

Le film renvoie même au "Quelques Minutes après minuit" de Juan Antonio Bayona, lorsque le grand-frère devient le monstre de colère qui ourdit l’inconscient du personnage principal. De quoi rajouter une couche de profondeur supplémentaire à un récit et des personnages qui ne cessent de dévier des codes à mesure qu’ils s’enrichissent au contact de l’imaginaire ainsi déployé. A l’instar de son héros finalement, qui lui aussi construit son chemin vers sa propre singularité. Pour devenir Un vrai bonhomme selon des termes qui lui sont propres. Et accessoirement, rendre un peu de leur éclat au patrimoine auquel il fait appel.

En effet, en ces temps où la culture populaire est devenue le canal de la nouvelle norme imposée à force d’hégémonie, Un vrai bonhomme lui permet de renouer avec les valeurs d’émancipation et d’individuation qui ont ancré ses symboles dans l’inconscient collectif. L’imaginaire n’est pas seulement ce qui fait le lien à demi-mot entre le spectateur et le personnage, c’est aussi le levier du triomphe de l’individu sur les schémas aliénants qui s’exercent à son encontre. Soit tout l’inverse du "teen-movie Konbini approved" qui lustre sa conscience woke sur le dos de la génération Marvel-Mo. Au contraire, Un vrai bonhomme est un film qui, comme le dirait un célèbre chauve toulousain, comprend la « substantifique moëlle » de ce qu’il filme. Pour cela aussi, "Un vrai bonhomme" fait du bien.

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