15 septembre 2019
Critiques

Une intime conviction : L’ombre d’un doute

Critique du film Une intime conviction

Par Justine Briquet


« L’intime conviction est basée sur la preuve ». Il n’y avait pourtant aucune preuve qui accusait Jacques Viguier du meurtre de sa femme mais les fantasmes de l’accusation avaient suffi à faire de lui le coupable idéal.

Lors du premier procès en 2009, Antoine Raimbault était parmi les spectateurs. Il ressort de cet incroyable périple judiciaire avec une obsession, celle de l’intime conviction. Persuadé que la justice dans son exécution a quelque chose de profondément passionnant, il n’a alors qu’une idée : la porter à l’écran dans toute sa complexité, dans ses errances également.

"Une intime conviction" raconte donc l’histoire du second procès de Jacques Viguier, trois semaines intenses durant lesquelles le personnage de Nora, incarnée par Marina Foïs, va se lancer dans une course effrénée pour la vérité.

olivier-gourmet-une-intime-conviction
Olivier Gourmet

L’affaire Viguier ou le fantasme de vérité
L’œuvre d’Antoine Raimbault est imprégnée de réel, un réel ahurissant où rien n’est sûr, où tout n’est que supposition, où le doute plane au-dessus des personnages comme une ombre inquiétante. Quoi de plus paradoxal qu’un procès sans cadavre et sans preuves ? La réalité dépassait ici toute fiction. Le réalisateur n’avait qu’à raconter l’absurdité d’un système et la peur du vide, de l’inexplicable, cette peur qui nous hante tous.

Les scènes de la cour d’assises sont donc de fidèles reconstitutions du procès projetant une vérité effrayante mais profondément éloquente. Raimbault met dans la bouche du très confirmé Olivier Gourmet les mots flamboyants, parfois poignants d’Éric Dupont-Moretti, l’avocat de Jacques Viguier. La confusion est telle durant les scènes de plaidoiries que l’on ne sait plus qui est qui.

En mettant en scène la force du discours de la défense, Antoine Raimbault rend ici un vibrant hommage aux plaideurs, aux défenseurs de tout poil et inscrit dans l’éternité du cinéma la plaidoirie de maître Dupont-Moretti. Lui qui disait que la plaidoirie est un « art éphémère », la voilà désormais gravée sur la pellicule comme dans nos esprits de spectateurs.

Le réalisateur signe un hommage aux mots et à leur pouvoir de conviction. La justice est humaine, la justice est donc faillible. Aussi faillible que le personnage de Nora qui se veut le symbole de notre conscience humaine et citoyenne.

antoine-rambault
Antoine Rambault

Nora, un miroir donné au spectateur
Le personnage incarné par Marina Foïs est la seule identité inventée de toutes pièces, la seule finalement à laquelle le spectateur pourrait s’identifier. C’est à travers elle que la morale du film s’imprime. Dans le corps de l’actrice se cache le personnage qui permet l’enquête, le questionnement.

Elle prête ici son corps tout entier à cette femme obsessionnelle qui brûle de savoir sans s’apercevoir que cette obsession pourrait finir par la consumer, la rendre autre. Celle qui portait en elle un combat acharné contre l’erreur judiciaire devient progressivement exactement ce qu’elle pensait combattre. Ce que l’on comprend ? La nature a horreur du vide : il nous faut toujours un coupable.

Lorsque Nora accuse l’amant de la femme Viguier, le personnage de l’avocat lui répond froidement : « Ta haine ressemble à la leur ». Dans ce face à face, deux visions de la justice s’affrontent : d’un côté le doute, de l’autre le besoin d’expliquer. Mais à la fin, c’est le toujours le doute qui gagne.

marina-fois-une-intime-conviction
Marina Foïs

Un thriller judiciaire sous forme d’apologie du doute
Le film de prétoire en France nous suggère immédiatement des images en noir et blanc. Pour Raimbault, il s’agissait de dépoussiérer tout un pan du cinéma français, lui insufflant rythme et rebondissements. Et force est de constater qu’il y parvient jusqu’à inscrire à même l’écran l’angoisse sourde dans laquelle sont plongés chacun des personnages.

Cette angoisse est celle qui fait naître en nous la souffrance qu’est le doute, un doute qui ne se dissipera pas. Ce doute c’est celui des juges, des avocats, celui des jurés, celui-là même des victimes. Dans une salle d’audience, chacun doute de sa propre vérité. Car l’intime conviction n’est jamais garante d’objectivité. Même à l’arrivée du générique, on continue de se questionner. Mais qui a tué Suzanne Viguier ? Était-ce son mari, son amant ? On ne le saura sans doute jamais.

C’est finalement la force de ce film que de nous rappeler que tout ne peut être expliqué. Antoine Raimbault nous livre donc une réflexion profonde, presque philosophique, sur les liens ténus entre conviction profonde et objectivité.

Le tribunal y est montré comme le théâtre contemporain de nos drames humains peignant une humanité touchante et effrayante à la fois.

Tous nos contenus sur "Une intime conviction" Toutes les critiques de "Justine Briquet"

ça peut vous interesser

Calls : La série

Rédaction

Le Daim : Rencontre avec Quentin Dupieux

Rédaction

Sibyl : La critique du film

Rédaction