25 juillet 2021
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Va savoir : Critique n° 1

La magie et la puissance du cinéma de Jacques Rivette, c'est qu'il parvient, à chaque film, à plonger son spectateur dans un univers nouveau, très humain et parfaitement crédible, l'immergeant pleinement dans une nouvelle histoire, une nouvelle ambiance, un nouveau décor.

Dans Va savoir, tout gravite autour de Camille Renard, une comédienne qui soliloque dès sa sortie de scène, mécontente de sa prestation et ruminant ses pensées à voix haute. Son retour à Paris après trois ans d'absence l'inquiète. Elle revient pour jouer Come tu mi vuoi de Luigi Pirandello dans une mise en scène d'Ugo, son italien de mari. Ses sautes d'humeur la ramènent vers Pierre, l'homme qu'elle a abandonné en quittant la ville trois ans plus tôt. Mais chez lui, elle ne trouve d'abord que Sonia, sa femme, pendant que de son côté, Ugo, lancé sur la piste d'un manuscrit inédit de Goldoni fait la connaissance de Do. Do dont le demi-frère, le mystérieux Arthur, cherche de son côté à séduire Sonia.

Au milieu de ce manège des corps et des cœurs, Camille erre, croisant les uns et les autres, tour à tour gaie ou renfrognée, déterminée ou indécise. Elle est le centre de cette comédie de comédiens et Jacques Rivette ne s'est pas trompé en offrant le rôle à Jeanne Balibar. Très à l'aise, l'actrice joue sur le vaste registre des sentiments et des expressions de Camille avec une justesse parfaite, modulant intonations et postures au gré des revirements de son troublant personnage. Tour à tour petite fille ou femme fatale, Camille (et avec elle Jeanne Balibar) ne cesse jamais de jouer, la vie est sa scène et elle ne se prive pas d'user de son savoir-faire en la matière.

Rivette, en entremêlant si brillamment les couples et les relations, donne naissance à un joyeux écheveau sentimental au milieu duquel les comédiens - tous les comédiens - s'en sortent avec brio en éternel thésard obsédé par Heidegger, metteur en scène en quête d'un graal goldonien, petit escroc gentillet ou en séduisant rat de bibliothèque.

Ni farce, ni comédie, ni marivaudage, Va savoir est fait de tout cela à la fois. Rivette trouve un équilibre, un ton juste qui offre au spectateur deux heures et demie d'un réel bonheur cinématographique. Les scènes se suivent sans se ressembler, ni ressembler à rien de connu, de conventionnel, de balisé. Le cinéaste mélange ses meilleurs ingrédients de mise en scène pour en saupoudrer son vagabondage sentimental. Les bons moments sont légions, on y ressuscite les duels juste après avoir assisté à une machination féminine et tout s'achève évidemment sur une scène de théâtre. Pourtant, rien de fabriqué, de calculé, d'attendu ne transparaît dans ce film, Rivette ressuscite une certaine liberté, portée par une Jeanne Balibar dont on soupçonnait l'envergue sans pour autant en mesurer encore pleinement la portée.

C'est simple, drôle, frais, c'est très loin de Secret défense son précédent film beaucoup plus sombre et pesant, et c'est surtout un beau moment de cinéma à apprécier sans modération. Après Rohmer et de Oliveira, Va savoir prouve, s'il le fallait encore, que les "anciens" du cinéma ont encore beaucoup à offrir aux spectateurs.

Auteur :Guillaume Branquart
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