21 novembre 2019
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Va, vis et deviens : Il faut de tout pour faire un monde !

2H30. 150 minutes. Il est bien rare de voir un film français aussi long. Alors, on craint le pire, au moment où les lumières s'éteignent.

Première bonne nouvelle : "Va, vis et deviens" est long et non lent, long et non ennuyeux. Loin de là ! "Va, vis et deviens" est une grande fresque humaniste épique, lyrique et sensible. Le film relate l'arrivée de juifs éthiopiens en Israël au cours de l'Opération Moïse. Ces éthiopiens, ce sont les falashas qui, après avoir rejoint le Soudan à pied, après avoir marché des dizaines de jours jusqu'à l'épuisement, s'entassent dans des camps de réfugiés et attendent que des avions affrétés par le Mossad les ramènent sur les terres natales de leur religion.

En étudiant scrupuleusement cet épisode, Radu Mihaileanu construit son récit autour de l'Histoire et réussit un subtil mélange de réalité et de fiction. Le héros s'appelle Schlomo. Ce nom, c'est celui qu'il prend pour faire croire aux autorités israéliennes qu'il est juif.

Le petit garçon est en fait chrétien mais sa mère pour le sauver des conditions épouvantables des camps de réfugiés, le pousse à rejoindre les Juifs. Voici donc le garçon d'une dizaine d'années atterrir à Tel Aviv avec une fausse mère, une fausse identité et une fausse religion. La mère juive qui le prend sous son aile meurt très vite. Et Schlomo d'être adopté par une famille juive.            

La situation est assez complexe pour occuper une première heure déjà riche. Radu Mihaileanu ouvre son œuvre par une séquence proche du documentaire, mêlant images d'archives et plans cinématographiques. Même si le tout peut paraître indigeste aux adversaires de la géopolitique sur grand écran, le talent du réalisateur se retrouve dans la capacité à évoquer le grave par du léger.

"Va, viens et deviens" ne met pas de côté les problèmes relatifs à cette immigration planifiée. La clé de voûte du récit, c'est le racisme, la non-acceptation des juifs noirs par les juifs blancs. Avec une certaine justesse et loin du spectaculaire, quelques plans ingénieux mettent en scène ce Mal.

Tous les niveaux du film –racisme, féminisme, religion, problème d'origines, réussite individuelle- sont soigneusement tissés. Alors, bien sûr, par moment, le film sent la confusion et le spectateur a l'amère impression que l'histoire est un prétexte à évoquer tous les problèmes de la société israélienne des vingt dernières années.

Ainsi, le volet humaniste (le héros finira par servir pendant un court instant l'armée israélienne en tant que médecin) trouve difficilement sa place dans le récit mais permet l'entrée d'une scène de guerre efficace et plaisante. Penser que le film est parfois brouillon, c'est juste. Mais, c'est assez bien fait pour que ce sentiment ne perdure pas.            

L'autre force de Va, vis et deviens est à placer au crédit d'un réalisateur qui a su utiliser une finesse d'écriture pour éviter tous les clichés pourtant légion dans ce genre de film. Radu Mihaileanu affirme : « Je n'ai pas voulu occulter la réalité multiple d'Israël qui, contrairement à ce qu'on croit souvent, est un pays comme les autres. »

Le père adoptif de Schlomo, joué une nouvelle fois par un très bon Roschdy Zem voue, dans les premières années de l'adoption, un amour sans faille à son fils. Mais quelques années plus tard, tout est fini. Le père, sous la peur d'une nouvelle Intifada, se mue en patriote et abandonne son anti-militarisme. Pourtant, la famille est de gauche, juive non pratiquante, et militant pour la paix.            

Au final, il est bon de voir que le cinéma français peut parfois sortir des sentiers de la comédie télé et du cinéma intellectualiste pour s'attaquer au genre de la biographie. Car, c'est bien d'une biographie qu'il s'agit. Schlomo est incarné par trois acteurs convaincants et le spectateur se prend à suivre l'existence d'un personnage tendre et dur à la fois. On sent une certaine maîtrise dans la réalisation même si, c'est l'écriture qui attire plutôt le regard.

On cherche alors la faille. Car, "Va, vis et deviens" laisse un arrière-goût de déception. En fait, deux écueils éperonnent le film. Le premier se résume par un gros plan : une main noire serre une main blanche. La lutte contre le racisme étouffe d'autres questions que l'on aurait aimé voir développer. Mais, le principal souci se trouve dans les dernières minutes. Il y a sûrement une vingtaine de minutes en trop. Les éléments développés à l'âge adulte de Schlomo sont superflus et la fin rompt avec toute l'originalité qui faisait l'intérêt du film. Dommage.

En tout cas un film intelligent qui nous fait dire : « Moi, le racisme, je suis contre ». Evident mais convaincant.
Auteur :Matthieu Deprieck

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