21 novembre 2019
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Va, vis et deviens : Quête d’identité

Avec une humilité touchante et un attachement affectif visible aux propos qu'il nous livre, Radu Mihaileanu nous tient par la main pour nous faire suivre l'histoire aussi dramatique qu'extraordinaire de Schlomo, jeune enfant chrétien éthiopien, projeté dans une vie qu'il ne connaît pas, qui aura une chance dans l'existence grâce à l'immensité de l'amour maternel que lui porteront 4 mères hors-du-commun.

Sa propre mère d'abord le chasse loin d'elle pour lui permettre d'échapper à la famine et à une mort certaine : elle fait l'immense sacrifice de couper le cordon ombilical. C'est alors une juive éthiopienne qui vient de perdre son fils qui le prend sous son aile et l'adopte comme sien pour lui donner une identité l'autorisant à aller en Israël.

Mais celle-ci meure et Schlomo est recueilli par une famille adoptive juive : sa nouvelle mère ira à la rencontre de Schlomo et, protectrice, l'aidera à grandir loin de la terre à laquelle il a été arraché. Enfin, Sarah, renoncera à sa famille par amour pour Schlomo, puis devenant mère à son tour, lui permettra de retourner dans les bras de sa mère originelle qu'il n'a eu de cesse de retrouver…  

Dans ce drame poignant qui habite le réalisateur, le particulier figure le général en empruntant au documentaire - le contexte historique, religieux et politique sont remarquablement plantés et la pauvreté chiffrée fait peur - sans pour autant asséner morale et vérités.

Radu Mihaileanu touche aux grands pans d'une réalité complexe en soulevant avec précaution des questions aussi fondamentales que les absurdités de la guerre, le déracinement, l'acceptation de l'Autre, le racisme, l'acte d'amour, le respect et le droit à la différence.  

Cet aspect universel jaillit de cette histoire telle qu'elle est vécue par Schlomo, c'est-à-dire à travers la perception, le ressenti et la souffrance de Schlomo qui ne peut porter sur le monde qui l'entoure - et qui lui échappe - qu'un regard d'enfant. Ce regard devient l'expression d'une vie qui le dépasse.

Plus qu'un adopté, un orphelin, un déraciné, Schlomo est un enfant qui doit porter en silence le fardeau d'un lourd secret : pour survivre, il doit adopter une culture, un mode de vie qui ne sont pas siens, forcé de chérir sa mère originelle en son for intérieur, sans pouvoir l'étreindre.  

Confronté à l'épreuve de la vie, il se heurte à l'incompréhension à tous les niveaux. Il ne comprend pas pourquoi sa mère originelle lui a interdit de revenir. Lui qui n'a connu que la famine ne peut qu'être effaré de voir que dans ce monde où il a été catapulté on fait couler l'eau à flots : sa réaction montre qu'il n'a pas conscience du décalage et du choc des civilisations.

Avec une innocence qui peut faire sourire ou bouleverser, il fait l'apprentissage de la modernité. Il ne comprend pas pourquoi il est bien accueilli par sa famille adoptive mais pointé du doigt par les fondamentalistes religieux et les étroits d'esprit.

Partagé entre la nécessité de rester et le désir de partir, hésitant entre rester recroquevillé sur sa vie d'avant et s'ouvrir à une vie où il ne peut être lui-même, divisé entre la culture juive et la culture chrétienne, entre un mode de vie en osmose avec la terre et la civilisation moderne, entre la patrie et la famille, Schlomo est déchiré au plus profond de son être, mais ces fêlures de l'existence exaltent toute la beauté et la richesse du métissage culturel, identitaire et affectif qu'incarne Schlomo dans l'adversité.

Schlomo va aussi devoir pacifier avec lui-même, composer avec toutes ces différences qui font qu'il EST et c'est Qès, vieil homme dont la parole est acte, qui va lui servir de guide et de père spirituel et lui ouvrir cette voie de construction de son identité.  

« Va, vis et deviens » est une histoire terriblement émouvante aussi dans sa capacité à dédramatiser le tragique en riant gentiment de l'innocence de Schlomo par des remarques drôles qui, en même temps, soulignent l'incompréhension et l'ignorance de l'enfant. Radu Mihaileanu  signe une œuvre profondément émouvante qui est un véritable acte de foi en la vie et en la force du lien maternel, une déclaration d'amour absolu qui est l'expression d'une vérité tangible : grandir sa vie pour être à la hauteur du cœur maternel.  

Auteure :Nathalie Debavelaere

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