29 octobre 2020
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Vous n’avez encore rien vu : L’éternité et un jour

Qu'un jeune homme de quatre-vingt-dix printemps nous offre un tel hymne à la vie, c'est beau ; qu'un réalisateur dont le premier court-métrage, "L'aventure de Guy" date de l'année du Front Populaire et la guerre civile espagnole garde une telle soif pour le cinéma, c'est émouvant ; mais que l'auteur d'"Hiroshima, mon amour", texte de Marguerite Duras ou de "Mon Oncle d'Amérique" somptueuse application à travers une fiction des thèses du professeur Henri Laborit est encore la force de nous offrir une telle leçon de cinéma c'est tout bonnement prodigieux. 

Film sur la création artistique, sur la foi envers les chefs d'œuvre du patrimoine, "Vous n'avez encore rien vu" est un grand moment cinématographique. A l'exception notable de Denis Podalydès qui enfile la défroque post-mortem d'un clone du dramaturge Jean Anouilh et du sociétaire de la Comédie Française, le Polonais Andrezej Seweryn, Ours d'Argent à Berlin naguère et qui interprète un majordome stylé, les plus grands comédiens de notre Panthéon hexagonal de Michel Piccoli à Matthieu Amalric en passant par Michel Vuillermoz font leur entrée sans masque et affublé de leur propre identité. Scène inaugurale terrifiante ou chaque futur protagoniste est appelé par une sourde voix anonyme à venir se joindre au cortège funèbre du maître de cérémonie. Et le glissement progressif du témoin à l'acteur, dans toutes les acceptions du terme, permet l'effacement de la personnalité de l'homme au profit de son double, la même enveloppe charnelle mais au service d'une interprétation, un maillon du mythe d'Orphée, lutte inégal du mortel contre les Dieux, le destin inéluctable. 

En un film Alain Resnais fait acte de confirmation : sa foi dans l'éternité à travers le prisme de la création.Et pourtant le pari était risqué. Offrir au public une vision, quasi intégral de l'Eurydice de Jean Anouilh, dont la première sur les planches eu lieu pendant l'Occupation, charger la barque avec une mise en abimes casse-gueule -chaque scène est parfois joué plusieurs fois, par des acteurs différents simultanément (réinventant le split screen cher à Richard Fleitcher et que l'Américain avait utilisé à bon escient dans "L'étrangleur de Boston") ou à la suite (offrant l'étrange sensation d'un écho lancinant)-, nous sommes à chaque instant au bord du précipice. Et miracle, jamais l'exercice ne sombre dans la prétention ou le didactisme. 

Honneur soit rendu aux comédiens sublimes de justesse et leur chef d'orchestre, maître Alain Resnais au sommet de son art conceptuel. Certes, nous aurions aimé de ci de là voir confier une réplique de Sabine Azéma à Anne Consigny, la blonde diaphane étant plus en adéquation avec le personnage que la rousse flamboyante, ne pas se dire que la jeune troupe de la compagnie de la Colombe n'est pas encore au niveau de ces glorieux aînés, mais ses bémols seraient proférés par des enfants trop gâtés
Auteur :Régis Dulas
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