1 décembre 2021
Archives Critiques

Windtalkers : Révisionniste

Eh bien mes amis…que dire d'un tel film. On pourrait en dire beaucoup, tant il est édifiant, et en même temps se demander s'il ne mériterait pas qu'on l'oublie. Mais, soit, passionné par l'histoire des amérindiens, je ne pouvais laisser passer ce "Windtalkers" (distribué par Pathé Films) sans l'ouvrir. Car il s'agit bien ici de revisiter, et de réviser, un pan de l'histoire des Indiens d'Amérique.

"Windtalkers" prétend raconter l'incroyable aventure de ces indiens navajos d'Arizona, dont le langage complexe servit de code radio à l'armée américaine dans la guerre du Pacifique, tant ce dialecte était inviolable pour des oreilles espionnes. Tout d'abord il est presque amusant de constater que chaque élément étranger happé par Hollywood semble devoir y aller de son film patriotique, comme s'il s'agissait d'un test visant à prouver leur bonne foi, à asseoir leur légitimité en tant que nouveaux américains. John Woo n'y coupe pas ici. On se souviendra de "Chevauchée avec le Diable" d'Ang Lee, ou de "Nous étions soldats", avec Mel Gibson, qui n'avait pas besoin de ça tant il fait preuve du conservatisme et du nationalisme le plus basique dans la vie comme à l'écran.

"Windtalkers" se targue ainsi de nous délivrer un message sur la grandeur et la beauté d'âme de l'Amérique, en nous offrant une illusion de melting-pot assumé et en nous gratifiant, à l'instar du récent "Mission Evasion", d'un pseudo message contre le racisme. Ce message est malheureusement aussi vain que dans le film de Gregory Hoblit puisqu'il réduit ici aussi le racisme à un conflit entre deux personnes ! Il faudra vraiment s'intéresser à cette tendance du cinéma américain à ne traiter le racisme que sous l'angle d'une mesquine petite discorde entre deux individus, car cela relève presque de la manipulation historique, sinon de la mauvaise foi intellectuelle. Comme dans "Mission Evasion", "Windtalkers" ne nous épargne guère le discours paternaliste. Un paternalisme édifiant. Le personnage de Cage, Anders, devient symboliquement le père du pauvre Indien, Yazhee. Yazhee qui n'est que gaffes et maladresse et qui deviendra un homme (c'est à dire un bon soldat, et donc un bon Américain) sous le regard bienveillant de son père, Cage.

Le panoramique est affaire de morale... C'est en effet ce que nous pourrions dire, reprenant la célèbre expression de Rohmer, dès les premières images de "Windtalkers". Un panoramique haut-bas nous montre un étendard américain flottant au-dessus d'un bébé Navajo porté à bout de bras par ses fiers parents. La nation bienveillante, au-dessus de ses enfants. Quand il s'agit d'un enfant amérindien c'est déplacé et ça frôle le mauvais goût. Il suffit de lire n'importe quelle histoire sérieuse des Etats-Unis pour apprendre que les bébés lakotas étaient jetés en l'air par les soldats de la cavalerie avant d'être empalés sur les baïonnettes…

Et cela continue, avec le personnage de Yazhee qui nous est présenté comme l'Indien des réserves typique, qui serait donc désireux plus que tout de s'intégrer à cette image-là de l'Amérique, qui ne rêve que d'une chose, devenir un bon Américain (il est vrai que selon les mots du général Sheridan "un bon Indien est un Indien mort" donc mieux vaut peut-être effectivement être un bon Américain…). Si les Navajos étaient tellement confiants en la belle nation américaine, pourquoi donc leur nation serait-elle une des seules nations amérindiennes à avoir son propre parlement ?

De plus, quand on sait, grâce à des auteurs amérindiens comme Leslie Marmon Silko par exemple, comment les recruteurs de l'armée américaine, que ce soit lors de la Seconde Guerre mondiale ou de la guerre du Vietnam, exploitaient le désœuvrement et les désillusions des jeunes Indiens des réserves pour les pousser à se porter volontaires, le personnage de Yazhee, volontaire bout-en-train partant à la guerre la fleur au fusil n'en est que plus insupportable. Ajoutons à cela, une histoire Navajo résumée à une phrase évasive. Ne parlons même pas des nombreuses incohérences dans la représentation des traditions et de la culture Navajo : Yazhee qui dit à Anders de parler de ses amis morts au combat, de dire qui ils étaient, alors qu'on ne prononce jamais le nom des morts dans la culture Navajo !

Bref, certes John Woo est un réalisateur, au sens de l'esthétique indéniable, cela ne l'excuse cependant pas de mettre son talent au service de scénarios atteignant un tel niveau de connerie et de révisionnisme nauséabond. On le préférait en cinéaste de Hong Kong inventif et ludique.

Auteur :Benjamin ThomasTous nos contenus sur "Windtalkers, les messagers du vent " Toutes les critiques de "Benjamin Thomas"

ça peut vous interesser

Les Aventuriers des Salles Obscures : 30 octobre 2021

Rédaction

Pig : Tout est bon dans le cochon ?

Rédaction

What if… ? : Et si vous vous laissiez tenter ?

Rédaction