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World Trade Center : Convainquant !

Je ne comptais pas prendre la plume pour disserter plus longuement du dernier film d'Oliver Stone, sauf qu'au vu du déchaînement critique qui s'est abattu sur « World Trade Center », pas seulement ici mais un peu partout dans la presse, il me semble plus que nécessaire de donner une vision quelque peu divergente du film de ce cinéaste qui s'avère incontestablement, film après film, à mon sens de plus en plus intéressant.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, « WTC » fait partie des rares films à aborder véritablement le 11 septembre. J'entends par là la date même du 11 septembre et non l'après 11 septembre que de nombreux cinéastes traitent, plus ou moins consciemment depuis maintenant quelques années. Pensons par exemple, non exhaustivement, à Spike Lee, Scorsese ou bien encore aux réalisateurs ayant participés au film collectif « 11' 09'' 01 : september 11 ». Au-delà de ces films, la résurgence de films d'horreur de qualité depuis quelques années, alors que les deux décennies précédentes ne nous avaient rien donné à nous mettre sous la dent, fait évidemment écho à une Amérique qui a peur, qui doute d'elle-même. C'était exactement la même chose au début des années 70, période au cours de laquelle les meilleurs films d'horreur ont majoritairement été réalisés, à un moment marqué par le contexte du Vietnam. Le dernier exemple en date de cette résurgence récente du film d'horreur étant bien évidemment la version d'Alexandre Aja de « La colline a des yeux » évoquant des monstres qui vivent dans des grottes au cœur du désert et s'attaquant au modèle américain typique. Comment ne pas y voir une résonance de quelques terroristes islamistes lançant des avions sur les symboles de ta toute puissance américaine depuis leurs grottes afghanes ?

Pour en revenir au film de Stone, celui-ci ne pose absolument pas la question de l'après 11 septembre. Nous sommes dans l'évènement et uniquement dans l'évènement. Le film est par conséquent traité du point de vue de personnages qui ne comprennent absolument rien à ce qui leur arrive. Israël a été rayé de la carte par des bombes atomiques nous dira un pompier. Où sont les tours demandera un des deux policiers coincé depuis des heures dans les décombres. Au cœur de la tragédie, les protagonistes n'en comprennent rien. Ainsi, lorsque j'entends dire par certains critiques que Stone ne prend aucun recul sur l'évènement, je me dis qu'ils n'ont en fait rien compris de la démarche du film puisque ce recul n'est en aucun cas le propos ici. Les faits, juste les faits, c'est tout ce qui intéresse le réalisateur. Le seul autre film a avoir eu cette démarche a été le « Vol 93 » de Greengrass et ce n'est pas un hasard si les deux films sortent en même temps, plusieurs années après la catastrophe. C'est le temps qu'il fallait pour essayer de ne voir que les faits et pour enlever à l'évènement, le temps d'un film, son caractère politique.

Il est d'ailleurs à ce propos pour le moins étonnant que ce soit un des réalisateurs américains les plus politiques qui existe qui ait fait cette démarche. Pourquoi peut-on se demander ? Tout simplement parce que Stone, comme tout citoyen ressentant une affection certaine pour son pays, a simplement laissé pour une fois parler son émotion plus que sa réflexion. En cela, « WTC » est sans doute un des films les plus personnels de son auteur, un film qu'il a abordé au premier degré certes, mais incontestablement avec honnêteté. C'est d'ailleurs en cela qu'il n'avait de toute façon aucune chance de s'en sortir au yeux de la critique car, soit il faisait du Stone avec un évènement tel que celui-ci et tout le monde lui serait tombé dessus pour manque de respect. Soit il ne faisait pas du Stone et on n'aurait pas manqué de lui faire remarquer qu'il s'est laissé échoir dans la consensualité, trahissant tout ce qu'il avait fait jusqu'à présent. Il n'avait donc aucune raison de faire ce film, aucune raison si ce n'est l'honnêteté de sa simple démarche de citoyen américain.

Plus que tout autre élément du film, le personnage du réserviste est la source principale de la virulence des attaques contre le film. Je vais donc revenir dessus car il me semble sans conteste être dans le même temps l'un des éléments les moins compris du film. Pour resituer le personnage, il s'agit d'un réserviste qui, en regardant sa télé, se sent soudainement investi du devoir de se rendre sur les lieux de la tragédie et qui découvrira alors les deux hommes coincés sous les décombres. Après qu'il ait exprimé son envie de vengeance à l'encontre des auteurs des attentats, un des cartons finaux nous apprendra qu'il a servi en Irak. Plusieurs remarques à ce sujet. Une fois encore (une fois de plus devrais-je même dire), il s'agit là d'abord et avant tout d'un fait. C'est cette personne qui a retrouvé les deux policiers et qui est par ailleurs ensuite partie guerroyer en Irak. Stone aurait-il dû taire cela afin d'éviter l'amalgame ? Peut-être. Ce n'est pas sa démarche et sa décision de réalisme, de restitution exacte et minutieuse des faits n'en est pas pour autant blâmable.

Par ailleurs, une petite remarque concernant ce personnage : est-il sympathique ? La réponse est assurément non, ce qui peut s'avérer étonnant pour un film qui, aux dires de certains, est censé défendre l'impérialisme américain. Ce personnage est peut-être antipathique tout simplement parce que Stone le trouve antipathique.

Enfin, d'aucuns voient dans les propos du personnage une justification de l'intervention américaine en Irak en surfant sur l'amalgame existant aux Etats-Unis entre le 11 septembre et le régime de Saddam Hussein. Cependant, avant de condamner aussi rapidement l'envie de vengeance de ce personnage, peut-être faudrait-il revenir 5 ans en arrière. Qui à l'époque a condamné l'intervention militaire en Afghanistan ? Quelques-uns sans doute mais certainement pas la majorité. Faudrait-il d'ailleurs rappeler que la France, toute comme une grande partie de la communauté internationale, a participé et participe encore aujourd'hui à la guerre d'Afghanistan. La « vengeance » américaine apparaissait alors totalement justifiée et ce n'est qu'au regard de la perversion de ce sentiment par le bais de la guerre en Irak que les propos de ce soldat apparaissent à ce point inopportuns. Il est ainsi capital pour regarder « WTC » de se replonger dans le contexte de septembre 2001 et d'essayer d'occulter les agissements de l'administration Bush depuis lors. Une fois encore, il s'agit effectivement d'un film qui ne prend aucun recul mais qui n'a jamais prétendu le contraire. Faisons confiance à Stone pour aborder l'après 11 septembre dans 2, 5 ou 10 ans, mais pas dans ce film.

Un dernier élément. Tout critique qu'il a été de son pays, il ne faudrait absolument pas occulter le fait qu'Oliver Stone est un type qui aime son pays. Qui aime bien châtie bien nous dit le proverbe et malgré les réserves qu'il a pu formuler sur la guerre du Vietnam par exemple, il n'a jamais prétendu pour autant être un anti-militariste affirmé. Cependant, cela se heurte dans notre perception franco-française à un anti-américanisme qui, s'il est parfois justifié, notamment à propos de leur volonté impérialiste, peut parfois confiner à l'absurde et à la perte totale d'objectivité. Stone aime son pays et il en a le droit. De là à le condamner pour cela et à traiter le film de pamphlet nationaliste, il y a un gouffre que beaucoup n'hésitent malheureusement pas à franchir. Du réalisateur de « Né un 4 juillet », « Salvador », « Wall Street », « JFK », « Tueurs-nés » ou bien encore « Nixon », mettons à son crédit qu'il n'a jamais été un cinéaste bêtement et aveuglément à la solde de la bannière étoilée et efforçons-nous tout de même de ne pas le considérer comme un néo Michael Bay.

Alors certes le film n'est pas exempt de tout reproche et je ne prétends pas qu'il s'agit là du meilleur film de son auteur. Dire qu'il n'y a aucune longueur serait ainsi exagéré. Je peux également concevoir que le pathos du film peut ne pas convaincre certains, même si moi j'y ai été sensible, cela me paraissant relever de l'honnêteté de la démarche de Stone qui a laissé s'exprimer ici ses émotions. Néanmoins, il nous faut juger ce film pour ce qu'il est et uniquement pour cela.

Auteur :Loïc Gourlet
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