15 septembre 2019
Critiques

X-Men : Apocalypse : Un blockbuster vraiment à part

On a tendance à l'oublier avec "X-Men : Apocalypse", mais si tout le monde faisait à peu près consensus à l'époque de la sortie du premier "X-Men" et de sa suite, "X-Men 2", sur la capacité de Bryan Singer à faire exister ses personnages au travers de dilemmes existentiels forts (qualité qui a grandement contribué à crédibiliser une approche “sérieuse” des adaptations de comics à l'écran), sa propension à les transcender dans l'action était en revanche beaucoup plus sujette à caution.

Le cinéaste d'"Un élève doué" réussissait parfaitement à saisir l'humanité de ses protagonistes mais beaucoup moins à les traiter comme des super-héros si l'on excepte l'incroyable séquence d'ouverture de "X-Men 2", condamnée à demeurer une anomalie dans un diptyque initial assez anodin en la matière (ne parlons même pas du troisième).

Autant dire que, lorsque les Sam Raimi, Guillermo Del Toro et autres Brad Bird se sont emparés du sujet, il ne restait plus grand-chose de l'accomplissement pourtant réel de Singer, écrasé par des cathédrales qui déblayaient l'horizon d'un langage visuel transmédia quand la mise en scène du réalisateur de "Walkyrie" se figeait désespérément dans la décennie précédente. Ironie du sort c'est 10 ans plus tard, alors que l'âge d'or du film de superslip a bien vécu, que les X-Men s'imposent comme la seule franchise super-héroïque à générer des blockbusters dignes de ce nom, qui se font un point d'honneur à cheviller le spectacle à la cohérence interne du récit. Les mauvaises langues diront qu'il a du attendre que la concurrence s'enfonce dans la médiocrité pour se présenter en homme providentiel d'un genre trop souvent en manque du savoir-faire le plus élémentaire. Reste que Bryan Singer s'impose aujourd'hui comme le patron d'un domaine qui trouve, avec ce "X-Men Apocalypse", le manuel qui lui faisait défaut pour concilier les exigences potentiellement aliénantes de l'industrie contemporaine avec l'amour du travail bien fait. DC, Marvel, prenez des notes, c'est ici que ça se passe.

10 ans après les événements qui ont changé le cours de l'histoire présente et à venir la situation s'est normalisée pour les mutants qui, à défaut de vivre en harmonie avec les humains, profitent du moment de répit que leur a offert le dénouement de "Days of futur Past". Celle-ci écume le monde à la recherche de mutants en détresse, tandis que Magnéto a refait sa vie dans l'anonymat d'un petit village de Pologne. L'école du professeur Xavier tourne à plein, et ne cesse d'accueillir de nouveaux élèves. Mais la résurrection d' un mutant érigé au rang de divinité durant l'Antiquité représentant la plus terrible menace qui ait jamais pesé sur la terre, va bouleverser le statu quo et mettre nos héros à l'épreuve...

Hollywood a bien changé depuis les débuts de Singer dans le blockbuster, et même une franchise telle que X-Men ne résiste pas aux ajustements appelés par une Hollywood en pleine reconfiguration. A cet égard, "X-Men Apocalypse" ne constituait pas la moindre des gageures pour un réalisateur qui s'est pourtant frotté à l'épineux (et au combien casse-gueule) concept du voyage dans le temps dans le précédent épisode. Ainsi, Singer devait simultanément relever le défi de traiter le méchant le plus impressionnant auquel la saga n'ait jamais eu à affronter  (on parle quand même d'un mutant immortel qui a construit les pyramides à sa gloire), conclure les arcs narratifs mis en place depuis le "X-Men : Le commencement" de Matthew Vaughn, et enfin assurer la transition avec l'introduction des nouveaux mutants appelés à prendre la relève dans le futur déjà annoncé de la franchise. Même pour une licence qui a pris l'habitude dés ses débuts de gérer un grand nombre de personnage la tâche était ardue, et on imagine sans mal les flacons de Xanax et d'Aspro 500 qui ont du tourner lors des réunions de scénarios. Les mêmes qu'ont du se refiler les instigateurs de "Batman vs Superman" et "Civil : War" finalement, confrontés à des défis similaires si ce n'est que Singer ayant cette volonté saugrenue de raconter une histoire qui se tient, les maux de têtes ont du être plus importants dans un cas que dans l'autre.

Or, c'est sans doute ce qui se dégage de la réussite exemplaire de ce dernier "X-Men", cette volonté artisanale de soumettre la logistique déployée au point de vue adopté, de considérer la cohérence narrative avec les précédents comme la clé qui permettra d'articuler les enjeux à l'œuvre. Véritable épicentre de la trilogie, la dualité qui anime Magnéto se retrouve une nouvelle fois au centre des débats, Singer évitant la redite à l'aune de la triangulaire que sa relation avec Charles va  développer avec Apocalypse. Une fois de plus, on reconnaît la propension du réalisateur à traiter la dimension mythologique de ses personnage à l'aune de l'excroissance symbolique qu'elle confère à leur tourments les plus intimes. Ce n'est pas un hasard si ses meilleurs films sont précisément ceux traitant d'une figure maléfique dont l'omniscience semble perpétuellement cracher son souffle chaud sur la nuque des personnages. A l'instar de Keyzer Söze et Adolf Hitler, Apocalypse se définit logiquement dans sa capacité à puiser sa puissance d'évocation dans les affects les plus viscéraux des protagonistes. En premier lieu ceux de Magnéto donc, éternel damné du destin auquel l'ancienne divinité va apporter une réponse cathartique à ses instincts revanchards. On pourrait presque ergoter sur le fait de faire reposer une nouvelle fois  tout le poids du film sur ses épaules, si la performance magistrale de ce grand tragédien de Michael Fassbender ne creusait pas une nouvelle fois le personnage dans des profondeurs rarement explorées dans le genre (ces dernières années du moins).

Forcément, toute médaille a son revers, et ce qu'Apocalypse gagne en incarnation symbolique et narrative (émanation du courroux destructeur de Magnéto, cauchemar de Charles), il le perd en autonomie.  A tel point qu'on pourrait presque accuser ce "X-Men" de titre mensonger pour peu que l'on passe à côté de la puissance métaphorique du personnage. On ne fera pas mine de tomber des nues devant un travers que la filmographie du réalisateur n'a jamais cessé d'exhiber (à l'exception peut-être de "Superman Returns") à des degrés divers. N'attendez donc pas forcément de ce "X-Men :  Apocalypse" un parangon d'esthétisme pop, d'autant que comme à à son habitude, les scènes d'actions ont parfois tendance à légèrement manquer d'ampleur (bien qu'il faut souligner les progrès effectués par Singer dans ce domaine depuis le premier film). Mais ce qu'il accuse en termes de limites formelles, le cinéaste le compense au centuple par une écriture qui porte un système choral pourtant déjà maintes fois éprouvé à un paroxysme de fluidité unique dans le paysage.

En parvenant à faire interagir la quasi-totalité des trajectoires avec la figure d'Apocalypse, catalyseur narratif d'une efficacité redoutable, Singer parvient à jouer sur tout les tableaux sans trébucher nulle part. C'est d'ailleurs ce qui surprend peut-être le plus dans le film, sa capacité à s'accommoder des contingences de son époque pour nourrir la cohérence de son récit. A cet égard, l'introduction des nouveaux venus (et visages du futur de la franchise), non contente de témoigner une nouvelle fois du sens de la caractérisation immédiat et empathique de Singer, fait marcher le film sur les traces du « young adult » avec une aisance qui renvoie "Twilight" et "Hunger Games" sur leurs bancs d'écoles. Contrairement à Marvel, qui essaie pas de condenser 1h30 de développement en 5 minutes de présentation pour forcer la coexistence de ses héros à l'écran, Singer considère chacune de leur trajectoire comme une histoire en cours qu'il convient de faire interagir à  l'aune d'un enjeu commun. Même l'apparition de Wolverine, teasée dans les bandes-annonces les plus récentes que l'on devine relever davantage d'un décret d'exécutifs que d'une réelle volonté artistique, se révèle transcendée par l'usage que Singer réussit à en tirer (soit rien de moins que... la meilleure représentation du mutant griffu à l'écran) !  Un savoir-faire dans l'écriture qui se double en outre de quelques beaux moments de cinéma au cours desquels la fascination du réalisateur pour la pureté du mal et son avènement trouve ici des écrins visuels du plus bel effet, notamment une séquence onirique à rendre jalouse l'intégralité de la saga Freddy.

Bien sur, tout ne fonctionne pas forcément dans ce "X-Men Apocalypse" (le contraire serait presque surprenant au regard des contingences), et le spectateur un peu regardant trouvera forcément matière à tiquer devant quelques tours de passe passes scénaristiques  frôlant la facilité, ou certaines approximations visuelles pas toujours du meilleur effet. Reste que non content de s'imposer comme le meilleur film de super-héros depuis des lustres, "X-Men Apocalypse"  redonne en outre espoir dans la capacité du blockbuster ricain à dompter le système dans lequel il s'inscrit pour transporter le public dans un spectre émotionnel vaste, à effacer les ficelles de ses impératifs industriels par un sens du récit prompt à faire exister ses personnages et leurs émois à l'écran. Vous comprendrez que, pour ne pas laisser l'avenir du genre entre les mains du match sur-vendu (et sur-commenté) Marvel/Disney-DC/ Warner, et si vous pensez que la noblesse mythologique propre au film de super-héros touche à des ressorts de l'inconscient collectif qu'il convient de traiter avec précaution et déférence, sa carrière en salles n'en devient que plus cruciale.
Auteur :Guillaume Meral
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