8 décembre 2019
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Blade Runner 2049 : l’anti-blockbuster

Blade Runner 2049 :

Contre le reste du monde de la superproduction


Ça y est, il est là, il est là ! Le film que notre grand chef Christophe Dordain (rédacteur en chef du Quotidien du Cinéma, n.d.l.r.) attendait le plus en cette année 2017 est enfin arrivé au cinémaaaaa !

La suite de ce qui est peut-être son long-métrage préféré réalisée par ce qui est peut-être son réalisateur en activité préféré avec le retour de ce qui est peut-être son acteur préféré, pensez-vous !



Harrison Ford est Deckard dans "Blade Runner" (1982).


Vous vous imaginez donc bien que "Blade Runner 2049" représente pour Le Quotidien Du Cinéma et Les Aventuriers Des Salles Obscures le plus grand événement dans l'existence aussi bien du site que de l'émission de radio, quelque chose de même encore plus important pour m'sieur l'patron et son équipe que "Star Wars : Épisode VII – Le Réveil De La Force".

Notre grand chef a beau jouer les dictateurs détenteurs du bon goût et de la vérité universelle, il se soucie encore plus de la liberté d'expression. Comme vous avez pu le constater si vous avez regardé la page d'accueil du film sur notre site ou si vous avez écouté nos chers confrères Gabriel Carton et David Marmignon lors de l'émission du 07 octobre, s'il y en a un qui a quelque chose à critiquer sur le dernier film de Denis Villeneuve, il a le droit de le dire ou de l'écrire et il finit même pas au goulag en plus ! Quel humaniste, ce m'sieur Dordain : il en fait déjà tant pour la commune cinéphile et il ne se permet (presque) jamais d'aller (trop) au-delà de ce que son pouvoir lui fixe comme limite.

Bon, vous vous dites sans doute que l'auteur de ce texte est peut-être en train de vous bourrer le mou en nourrissant ainsi le culte de la personnalité qui existerait autour de ce grand manitou et que son enthousiasme pour ce "Blade Runner 2049" cache peut-être quelque chose de louche.

Il est désolé de vous l'apprendre mais vous vous fourrez le doigt dans l'œil jusqu'au coude et vous lui froissez tellement son pov' p'tit cœur si sensible qu'il est actuellement en train de pousser des snifous de mal-être à l'idée que vous remettiez en doute son intégrité journalistique.

Il était même encore plus enthousiaste que maintenant en sortant de la salle, complètement secoué à l'idée qu'une superproduction pétée de thunes arrivant sur les écrans en 2017 puisse avoir l'audace de plonger corps et âme dans la lenteur et la contemplation tout en osant ne pas lésiner sur les séquences dépourvues de musique pour plonger le spectateur dans une errance atmosphérique extrêmement sensorielle.

Depuis, il commençait déjà à redescendre dans les tours seulement trente minutes après avoir quitté le cinéma et considère "Blade Runner 2049" comme étant seulement un très bon film mais si vous savez à quel point l'existence d'une œuvre cinématographique est déjà un petit miracle en soi, vous imaginez bien l'exploit que représente un film comme "Blade Runner 2049".

Se dire que d'autres êtres humains ont réussi à nous apporter un film que l'on ne se contente pas d'aimer mais d'adorer, c'est une pensée si belle qu'elle en devient spectaculaire. En bref, quand ceux que vous lisez régulièrement sur ce site doivent vous dire ce qu'ils pensent vraiment, PERSONNE NE LES DOMINE !




Dommage que le doudou ne doive pas mourir…

Bon, ça suffit les clowneries, qu'est-ce qui fait que "Blade Runner 2049" est autant une anomalie au sein du paysage cinématographique de son époque dans lequel il vient poser ses pénates ?

Nous vivons actuellement dans le contexte de la culture doudou où tout ce qui a pu nourrir l'imaginaire collectif dans la deuxième partie du vingtième siècle revient régulièrement sur le devant de la scène cinématographique : "Star Wars", "Jurassic Park", les bandes dessinées super-héroïques, "Mad Max", "Alien", les productions Amblin, les classiques Disney, j'en passe et des meilleures.

Ce n'est pas forcément le sujet qui compte mais son traitement. On peut raconter autant d'histoires que l'on veut avec toujours les mêmes personnages si on arrive à sublimer son sujet en lui apportant une vraie personnalité et de l'innovation.

Cet héritage peut donc parfois être réactualisé de manière intelligente en proposant quelque chose de véritablement différent à défaut d'être potentiellement révolutionnaire. C'est d'ailleurs toute la problématique de l'adaptation : parvenir à conserver l'essence et la substantifique moelle du support original tout en y infusant sa propre singularité afin d'éviter d'être une photocopie inutile voire d'être tout bonnement un simulacre dépourvu de l'âme de l'original quand bien la ressemblance en tout point serait indéniable.

Les années 2000 et même les décennies précédentes ont été marquées par un nombre presque indécent d'adaptations trahissant leur support de base. Les premières victimes de cela ont sans doute été les super-héros puisqu'ils ont été reconnus tardivement comme importants sur le plan culturel.

Comme on ne considérait pas vraiment le comics comme une passion à respecter, on se permettait souvent de transposer les super-héros au cinéma sans jamais véritablement les prendre au sérieux et les réussites du genre étaient assez exceptionnelles.

Cette mentalité a évolué dans la transition entre le XXème et le XXIème siècle grâce aux actions conjointes de "Blade", d'"X-Men" et de "Spider-Man". Toutefois, faire évoluer les esprits ne se fait pas d'un coup et il y avait toujours dans le même temps des productions comme "Catwoman", "Les 4 Fantastiques" ou "Ghost Rider" qui se torchaient avec leurs mythologies respectives.

En 2008, "Iron Man" a amorcé un tournant radical puisqu'il a été le moment où les exécutifs ont commencé à se rendre compte que respecter ce que les fans aimaient tout en leur offrant la perspective d'un univers étendu où on pourrait voir au cinéma les personnages Marvel se rencontrer comme dans les comics pouvait leur rapporter l'amour des amateurs mais surtout du blé. Beaucoup de blé.

On a progressivement décidé d'écouter ceux qui connaissaient l'œuvre originale et ça a sérieusement commencé à monter dans les tours avec "Avengers" en 2012 qui a été un carton intersidéral.

Véritable orgie pour les lecteurs de comics mais simple bon film tenant encore aujourd'hui lieu de plafond de verre qualitatif pour Marvel Studios, il a été un des catalyseurs de l'école philosophique dominant actuellement la fabrication des superproductions à Hollywood et qui s'est répandue au-delà même du film de super-héros.

Si on veut ramener du blé, autant reprendre quelque chose que les gens aiment déjà plutôt que d'essayer de leur proposer des univers et des héros nouveaux. Jusque-là, passe encore. Comme dit plus haut, le traitement passe avant le sujet puisque c'est le premier qui permet de sublimer le second.

Le problème, c'est que les dix à vingt dernières années ont appris aux costards-cravates qu'on se prend régulièrement une fatwa en pleine gueule quand on se permet de s'écarter du matériau d'origine et que les gens veulent souvent vous faire des poutous quand on s'en rapproche.

De ces expériences, ces petits canaillous ont retenu qu'ils avaient toutes les chances d'être aimés par le public en le caressant dans le sens du poil et qu'ils avaient toutes les chances de faire des choix pourris en essayant de faire quelque chose de différent avec une base préexistante.

Du coup, quand on doit adapter quelque chose ou travailler à partir d'un matériau que l'on ne crée pas ex nihilo, on évite maintenant le plus souvent de prendre des risques en se soumettant au diktat des fans et en mettant à la barre un réalisateur qui sera suffisamment servile pour ne pas trop chercher à imposer des différences par rapport au matériau de base qu'il jugerait pertinentes dans un contexte cinématographique.

Le plus souvent pas trop désagréables, les résultats sont généralement pétrifiés de peur à l'idée de jeter le doudou et se vident non seulement de créativité mais aussi d'impact émotionnel et dramatique.




« les dix à vingt dernières années ont appris aux costards-cravates qu'on se prend régulièrement une fatwa en pleine gueule quand on se permet de s'écarter du matériau d'origine et que les gens veulent souvent vous faire des poutous quand on s'en rapproche »


Pas étonnant donc de voir l'univers de "Blade Runner" revenir dans les salles obscures au milieu des années 2010. La bande originale composée par Vangelis et la photographie développée par Jordan Cronenweth pour le monument de Ridley Scott cadrent parfaitement avec cette image fantasmée des années 1980 à base de néons et de synthwave sur laquelle on se pougne aussi allègrement en ce moment.

Sauf que la nature de "Blade Runner" ne peut se résumer à des jolies lumières colorées et à des sonorités électroniques. Tous ceux qui l'ont découvert en s'attendant à un thriller futuriste rempli d'action et d'aventure ont sérieusement déchanté au point de parfois être simplement déçus voire carrément réfractaires. Blade Runner est en réalité un mélange de science-fiction et de film noir avec tout ce que ça peut comporter de philosophie, de dépression et de contemplation.

Spleen baudelairien profondément dépressif, "Blade Runner" alimente le mal-être de ses personnages en illustrant magnifiquement l'angoisse du temps qui passe, la culpabilité, la solitude, l'impuissance et l'ennui qui font partie intégrante de leur quotidien.

Une illustration si puissante de ces sentiments qu'elle se propage presque systématiquement jusqu'au spectateur qui, si la lenteur du rythme ne le laisse pas à la porte de cette œuvre cinématographique si exigeante, plonge corps et âme dans les scènes de ce chef-d'œuvre pour se complaire presque autant que les personnages semblent le faire dans ce désespoir si doux.

Transformer cette œuvre autonome en une franchise en la faisant revenir sur les écrans en 2017 pourrait sembler être une idée bien, bien débile puisque, quelle que soit la philosophie guidant le projet, l'échec serait en théorie presque impossible à éviter.

Choisir de partir dans une direction différente de l'original pourrait être pour les producteurs l'occasion de refondre l'univers pour le rendre plus conforme à ce qu'ils imaginent capable d'attirer les foules dans les salles aujourd'hui.

Un rythme plus rapide et plus lisse, un allègement de la tonalité et des enjeux pour ne pas empiéter sur la zone de confort du spectateur quitte à créer une distanciation sur le plan émotionnel entre lui et le récit, trois à cinq grandes scènes d'action qu'on pense marquantes parce qu'elles se contentent d'arriver quand on pense que le spectateur veut les voir et de donner ce qu'on pense que le spectateur veut y voir, des blagues aseptisées et des références superficielles pour forcer une complicité factice en se prétendant frais, amusant, décomplexé et aussi fan que les fans de l'œuvre de base…

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette démarche, une fois appliquée à l'univers de "Blade Runner", donnerait quelque chose d'aussi risqué que conventionnel parce que "Blade Runner" est justement une œuvre objectivement audacieuse.

Quoique, si on devait rendre cette mythologie cinématographique plus rigolote, un chasseur de réplicants avec un gros nez rouge, des traits sur les yeux, un chapeau qui bouge, un air malicieux, deux grandes savantes, un grand pantalon et qui, quand ça le gratte, saute au plafond, c'est une idée à creuser …

Bref, comme la mode est à la fabrication de superproductions qui se ressemblent presque toutes entre elles et qui ressemblent à leurs franchises d'origine, voyons voir ce que ça donnerait si "Blade Runner 2049" ne déviait pas de la ligne directrice que Blade Runner a à son corps défendant commencé à tracer maintenant que nous avons vu ce que ça donnerait si le film de Denis Villeneuve avait ressemblé à ce que l'on voit d'habitude quand on est devant un film pété de thunes aujourd'hui.

On aurait alors un film dont le budget tournerait entre 150 000 000 $ et 185 000 000 $ de budget de production qui se permettrait de mettre un coup de pied aux fesses de son spectateur mais qui serait aussi inoffensif que s'il avait ressemblé à ses confrères justement parce qu'il fait la même chose qu'eux en n'osant jamais sortir de la route tracée par son prédécesseur.

"Blade Runner 2049" se retrouvait dans une impasse. Soit on allait lui crier dessus parce qu'il prenait le risque de ne pas faire comme l'original, soit on allait lui crier dessus parce qu'il prenait le risque de faire comme l'original.

Vous saurez davantage pourquoi en lisant différentes critiques et analyses provenant aussi bien de nos rédacteurs que de tout Internet mais Denis Villeneuve a réussi à se dépêtrer de ce paradoxe à s'arracher les cheveux sans vraiment avoir à aller dans un sens ou dans l'autre ou en optant pour une sorte d'entre-deux tout mou.

Alors que la superproduction hollywoodienne pétée de thunes préfère actuellement se reposer sur des valeurs sûres sans leur offrir un nouveau traitement à leur mesure, "Blade Runner 2049" sort complètement du lot sans pour autant en devenir une trahison.

En plus de coûter un bras et de s'autoriser la contemplation, la lenteur, le sensoriel et l'atmosphérique, qu'on l'aime ou non, force est de reconnaître qu'il y a un véritable auteur derrière ce film et que celui-ci a pu pleinement s'exprimer : il reprend de nombreux questionnements déjà présents dans le long-métrage de Scott mais les « augmente » dans le sens où il ne les traite pas forcément mieux mais dans le sens où il leur apporte de nouvelles perspectives.

Alors que les Réplicants s'humanisent de plus en plus, comment la société les intègre-t-elle ? Les hologrammes ne deviendraient-ils pas les nouvelles machines humanoïdes de ce monde futuriste maintenant que les androïdes se rapprochent de plus en plus de l'Homme que du robot ? Est-ce qu'un pur produit de consommation peut éprouver des sentiments ?

Quelques pistes de réflexion qui font de "Blade Runner 2049" une suite comme elle se doit de l'être, une œuvre qui respecte son public et ce qui la précède en prolongeant vraiment l'univers établi, c'est-à-dire en prolongeant ce qui a déjà été fait. On ne se contente pas de prendre, on se sert de ce qu'on a pris pour donner.

Rayane Mézioud

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