14 décembre 2019
Dossiers

Décryptage du found footage avec Black Storm

Par Frédéric Hauss


Prenons acte de la sortie de "Black Storm" comme film de ‘found footage' (littéralement ‘film trouvé', sous-entendu, par hasard). Le genre est récent mais on pourrait distinguer 2 catégories de films basés sur ce procédé. Il y a ceux  où les images proviennent d'une seule et unique source, la plupart du temps une caméra amateure, témoin de l'horreur ou de la catastrophe (par amateure, on entend : images brutes, sous-définies, ‘drops', sons saturés, cadres heurtés...).

Pour mémoire, on a été plutôt scotché par "Le Projet Blair Witch" ou "Rec 2" mais le sommet de cette veine ‘mono-source' pourrait être "Cloverfield" : New York dévasté par un monstre godzillesque vu par la camera d'un étudiant : forcément, quand il s'enfuit ou se cache, son caméscope ne filme plus que des bribes de dégâts et le son de sa course mais ce qu'on entrevoit suffit à nous coller au siège. Une expression aussi galvaudée que « la puissance évocatrice du hors-champ » prenait enfin tout son sens.

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"Cloverfield" avait foi en son spectateur : ce dernier recomposerait bien tout seul ce qui ne lui était pas montré. Le film utilisait des effets spéciaux hyper-réalistes sans l'écrin de mise en scène qui leur convenait. L'investissement paraissait démesuré pour un vulgaire caméscope (ou plutôt une image dégradée comme si elle provenait d'un caméscope, nuance) mais l'émotion était sans précédent. Ce genre de films résonnait aussi avec une réflexion sur le pouvoir des images entamée depuis les attentas du 11/09/2001 : un traumatisme pour des siècles filmé par les seules caméras disponibles ce jour-la : surveillance, appareils photos, quelques rares téléphones portables...ces ‘sous-images' forment pourtant le socle commun de notre mémoire collective.

Une deuxième esthétique a vu le jour depuis quelques temps, qu'on pourrait appeler multi-sources : surfant sur la multiplication des caméras (espace public, smartphones,…) et l'avènement de You Tube. Cette catégorie a plus à voir avec le recyclage d'images ‘trouvées'. Mais étant assez frileux avec l'image dégradée jetée telle qu'elle, le cinéma américain s'en sert surtout pour ramener son versant fantastique à la raison. En effet, il est assez aisé de se rabattre sur une mise en scène classique : il existe toujours une caméra placée quelque-part pour offrir un autre point de vue sur la scène qui se déroule.

Qui dit autre point de vue dit montage. Tout le monde est rassuré. Fini l'effet "Cloverfield" où les images ne nous donnaient pas tout à voir. Dans "Chronicle", on a vu par exemple un combat aérien entre deux super-héros filmé dans sa continuité par : les caméras des personnages eux-mêmes, les caméras de télévision, les caméras de surveillance, les smartphones des badauds… Ce procédé atteint sa limite dans une séquence où  2 protagonistes se font face, chacun avec une petite caméra HDV , filmant, comme par hasard, un dialogue en champ-contrechamp avec amorce, parfaitement cadré, à peine flottant… On pouvait alors se demander où était passée l'amateurisme.

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Jeremy Sumpter dans Black Storm
Sur un postulat de film-catastrophe estival plaisant a priori, "Black Storm" s'engouffre dans cette voie du  ‘multi-sources' et en révèle l'impasse. Certes, les caméras amateures aperçues dans le film (des petites caméras broadcast au reflex numérique en passant par la GoPro) tendent à rivaliser avec la définition des caméras professionnelles comme celle utilisée par les chasseurs d'ouragans pour filmer  au mieux l'œil du cyclone. Mais elles sont encore loin de les égaler en dynamique (profondeur des ombres et détails dans les hautes lumières, entre autres). Hors, ici, le choix est fait de traiter toutes les images avec la même texture « professionnelle », léchées, parfaitement éclairées, souvent très bien composées (hormis deux images de news en hélicoptère et de caméras de surveillance au lycée).

Le réalisateur a beau tenter une nouvelle fois de coller parfois à l'esthétique amateure (coups de zooms), inconsciemment, nous ne sommes plus dupes, surtout qu'on sait bien qu'une caméra immergée n'est plus en état de fonctionner. N'osant pas complètement l'esthétique brute, le film perd l'œil et le spectateur. A contrario, il délivre un constat sur les images numériques actuelles : leur uniformisation progressive.

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