21 novembre 2019
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La Passion du Christ : Un acte de foi

Il y a 15 ans déjà, la France découvrait "La Passion du Christ". Dans un grand dossier consacré au film et après avoir évoqué la polémique, il est temps de revenir sur le long métrage en lui même.

Deuxième partie


La Passion du Christ :
First Action Hero

Par Guillaume Méral



Comme nous l’avons souligné en première partie, il est toujours compliqué de séparer une œuvre de ses conditions de réception. A fortiori dans le cas de "La Passion du Christ", soit le plus gros scandale culturel des années 2000 qui s’aventurait sur des pentes aussi savonneuses que l’antisémitisme, le fondamentalisme religieux, la représentation de la violence.

Le revoir aujourd’hui constitue donc l’occasion d’aborder le film sous un regard dégagé (ou du moins apaisé) de toutes interférences extérieures. Bref, de parler de cinéma.

Pas de prisonniers

De fait, il ne faut pas longtemps pour comprendre que le « défaut » principal de "La Passion du Christ" réside dans l’absence totale de précautions avec laquelle Mel Gibson embrasse son sujet. Car le film est bien une œuvre cinématographique d’une puissance d’évocation rare, qui traduit la ferveur mystique de son auteur dans l’absolutisme de sa profession de foi.

De toutes évidences, Gibson n’a pas réalisé ce film de la façon dont il l’a réalisé (rappelons le sans le soutien d’un studio ou d’un gros distributeur, en araméen et en latin) pour s’embarrasser de considérations liées à l’interprétation des uns où la sensibilité des autres.

C’est le film d’un cinéaste qui s’est donné les moyens de se libérer des intermédiaires et des comptes à rendre à une époque qu’il ne compte en aucun cas ménager. Plus qu’un film d’illuminé religieux, "La Passion du Christ" est donc l’œuvre d’un fanatique cinématographique qui fait passer sa conception du médium en force. Tant pis pour ceux qui ne suivent pas.

Il est là le "crime" de Gibson : avoir réalisé son film sans s’arrêter sur la disposition de ses contemporains à lire sereinement les images (ce dans quoi il a lui-même sa part de responsabilité, voir ses choix marketings dans l’article précédent).

En cela, La passion n’est pas très différente du diptyque "Matrix Reloaded" / "Matrix Revolutions" des sœurs Wachowski, en ce qu’il semble intérioriser les conditions de son incompréhension. A ce titre, l’une des scènes-clés du film, motif récurrent du cinéma de Gibson, s’incarne dans cette foule en colère et assoiffée de sang, qui se ne demande qu’un prétexte pour se laisser aller à la barbarie.

« Pardonnez-leur mon père, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il suffisait d’écouter pour au moins relativiser ce qui fut l’objet de la controverse (l’antisémitisme supposé de Gibson), de regarder pour voir que ce sont les soldats romains qui se délectent le plus du châtiment qu’ils infligent à Jésus ; et se souvenir de la foule réclamant la mise à mort de William Wallace de "Braveheart".

Au fond, Gibson avait anticipé la multitude qui délaisse la raison pour réagir à l’hystérie du nombre, et réclame des têtes avant de demander des preuves. La dérive d’une société qui ne cesse rejouant son procès aujourd’hui sur les réseaux sociaux a rarement connu de photographie plus glaçante.

Le long métrage est un acte de foi, mais un acte de foi cinématographique. Il faut le revoir le film pour réaliser que Gibson narre avant tout la lutte d’un homme avec le mal, qui doit accomplir sa mission en dépit des raisons d’abandonner que le second met sur sa route.

Le héros aux mains attachées

Le film s’ouvre sur un Jésus en proie au doute, submergé par la peur et la conscience de ce qui l’attends. Il est sur le point de renoncer en cédant aux appels du diable, dont la représentation est l’une des plus viscéralement malsaine vu de mémoire plus ou moins récente, et contribue à tirer le film vers le cinéma d’horreur le plus viscéral (à côté, le Louis Cypher d’"Angel Heart" c’est Liz Hurley dans "Endiablé").

Gibson instaure ainsi son point de vue du côté de l’homme aux prises avec un fardeau trop lourd plutôt que celui de l’icône. Et ce malgré (ou grâce) une mise en scène tout en emphase iconique. Et pour cause : Gibson ne mythifie le fils de Dieu, mais le calvaire de l’homme et le poids qui pèse sur ses épaules.

Ainsi, contrairement à ce qu’on a pu être dit, le cinéaste ne met jamais le spectateur devant le fait accompli de sa foi. Pas question d’écraser Jésus sous la figure du Christ sauveur.

Le cinéaste nous place dans la position du sceptique plutôt que nous imposer celle du croyant, et jamais nous ne verrons Jésus en pleine "démonstration" de ses pouvoirs. Gibson ne fait jamais mention des miracles attribué au personnage dans les nombreux flash-backs que comptent le film, et les seuls moments où le héros existe en tant qu’icône.

C’est tout le pari de notre Mad Mel adoré : évacuer la question de la monstration dans la construction du mythe, réduit à sa capacité d’abnégation et à la propension du spectateur à « croire sans voir ». A avoir la foi en somme.

Gibson pousse la question très loin, au point d’en faire le principe de mise en scène du film structurant du film. En définitif, Jesus est un héros qui ne peut pas se servir de ses « pouvoirs », sous peine de fuir ce qu’il est censé devenir. Martin Scorsese en faisait un sujet de réflexion, Gibson une question d’immersion du spectateur.

Il fallait surement un des symboles du cinéma d’action des années 80 pour saisir la dimension profondément masochiste du processus d’identification cinématographique. Car la notion même d’action héro, telle qu’elle fut adoptée par le public, ne se définissait pas tant par sa capacité à donner les coups qu’à les encaisser. C’est la partition sur laquelle Gibson, Sylvester Stallone ou Jean-Claude Van Damme n’ont cessé de jouer : le lead role qui doit en chier pour mériter son statut.

En cela, Jésus se pose comme une itération terminale de cette figure qui ne rends même plus les coups qu’on lui donne. Il ne définit plus que par sa résistance au malin qui le somme d’abandonner en contaminant toute la foule de son venin. Jesus de Nazareth, c’est l’ascèse conceptuelle du action hero des 80’s.

C’est peut-être ça au fond, la raison pour laquelle la violence du film fut une question aussi âprement débattue : le personnage principal ne se défends pas de ses châtiments alors qu’il le pourrait (comme lui dit un prêtre au pied de sa croix : « Descends de là si tu le peux »). Le film rompt ainsi avec la tradition séculaire du héros proactif, qui finit par réagit à la situation. Elle est là l’intransigeance de Gibson, le vrai radicalisme de sa démarche.

Mad Mel de Nazareth

Car en termes de contenu pur, le film est finalement loin du torture-porn dénoncé trivialement par certains de ses détracteurs. On n’ira pas prétendre que Bloody-Mel joue la carte du full suggestive, et le cinéaste use d’une représentation graphique parfois gratinée.

Mais force est de constater que la violence est davantage ressentie que réellement dépeinte à proprement parler. Voir le châtiment au fouet de Jésus, qui se déroule en partie à travers le visage de Marie, Gibson nous faisant partager la douleur du fils à travers celle de la mère.

Quant à la crucifixion, elle se déroule majoritairement en hors-champ sonore, comme si anesthésié par la douleur, Jésus ne ressentait plus les coups de burin qui martèlent nos oreilles.

Finalement, c’est parce que Mel Gibson a réussi son coup que "La Passion du Christ" s’est vue enchaîné à une polémique infamante. Parce qu’il se veut une expérience viscérale qui ne préserve jamais le spectateur de la souffrance du personnage principal en le hiérarchisant.

Parce qu’il filme un duel où le héros se s’astreint à la passivité, jusqu’à la folie pure. Parce qu’il filme un homme qui ne recule pas sur ses principes quand tout le pousse à le faire. Parce qu’il filme tout simplement une histoire à hauteur d’hommes, le récit d’un mythe qui n’en devient un qu’à la toute-fin, au jour de sa résurrection.

15 plus tard, force est de constater que "La Passion du Christ" est bien cette œuvre folle, possédée et radicale qui a été décrite. Mais qui n’a rien à voir avec les raisons pour lesquelles le film fut dépeint ainsi. Le revoir aujourd’hui confirme que seul des considérations strictement cinématographiques conviennent pour jauger le film à sa juste valeur.

On l’a vu précédemment, Mel Gibson l’homme n’était sans doute pas la personne adaptée pour porter un sujet aussi délicat. L’artiste, en revanche réalise une œuvre totale. "La Passion du Christ" n’est pas tant une œuvre évangéliste, prosélyte, ultra-violente ou théologiquement problématique qu’un film de Mel Gibson. Et pour cause : ce n’est peut-être pas son plus abouti (le cinéaste est parfois rattrapé par sa dévotion, et l’emphase prend parfois le pas sur la narration), mais c’est celui qui lui ressemble le plus. Amen !

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