Dossiers

Le bilan de l’année 2015

Panser nos yeux...

Par Frédéric Hauss


En 2015, au cinéma, rares furent les occasions de soigner notre regard, pollué par la BFM-isation des images. Le salut est venu d'Amérique, de quelques auteurs internationaux et de docus lumineux.

La conclusion du "Pont des Espions", de Steven Spielberg, scrute les faubourgs de New York à travers la vitre du métro. Ce traveling latéral découvre arrière-cours et perrons déployant fièrement le drapeau américain, bravant la guerre froide. Aux fenêtres qui surplombent la sortie du cinéma, et dans toute la ville, des bannières bleu-blanc-rouge obstinées prolongent curieusement la projection. Ces étendards disent moins l'orgueil d'un pays que son aspiration à la paix, il n'empêche : c'est une des rares occasions où le cinéma aura fait écho à l'année écoulée. C'est, en tout cas, l'unique fois où le patriotisme du cinéma américain a rencontré notre besoin de totems rassembleurs.


Chiennes d'info en continu

Ces drapeaux français commémorent les victimes  des attentats du 13 novembre 2015 à Paris (cent trente morts et plus de trois cent blessés). Au tout début de l'année, des attaques similaires décimaient dix-sept personnes dont huit dans les rangs de Charlie Hebdo. Entre les deux évènements, les chaînes d'info en continu ont échoué à mettre en perspective chaque événement, préférant donner à voir et revoir (la chemise à Air France, Aylan le petit migrant syrien échoué sur une plage turque, le sourire d'Abdelhamid Abaaoud,  cerveau présumé des attentats du 13 novembre).

Mais éprouver n'est pas prouver et les images journalistiques ont eu ce triple tort : être constamment à la bourre (et ainsi révéler leur incapacité à anticiper), montrer sans digérer, re-montrer faute de penser. Au risque de mettre en danger (cf : la plainte déposée en avril par les rescapés de la prise d'otages de l'Hyper Cacher : un journaliste de BFMTV avait dévoilé leur repli dans la chambre froide avant l'assaut de la police).

Face à ces débordements, on attend habituellement des caméras de cinéma qu'elles soient plus rusées que leurs consoeurs du reportage, qu'elles réfléchissent avant de poser leur trépied, ou mieux, qu'elles anticipent sur les bouleversements de nos sociétés. Mais cette année 2015, le cinéma s'est abîmé dans deux travers : l'objectivité paresseuse (se faisant ainsi le complice du traitement de l'information) et le cynisme tapageur (des images qui pensent trop). 

Prenons deux films-phares du dernier festival de  Cannes : "La Loi du Marché" et "Youth". Au festival Premiers plans d'Angers, en janvier, on s'inquiétait que les caméras suivent les personnages au lieu de les précéder. Le film de Stéphane Brizé proroge ce courant. Filmer Vincent Lindon de ¾ dos en prétendant qu'une idée du déclassement social va en naître est une impasse.  "La Loi du Marché" devait être un film qui révèle et révolte. En ayant 10 ans de retard sur la sociologie du travail (pire délai qu'I-télé donc), il n'est que le témoin passif de  notre propre renoncement à questionner la loi du marché, la vraie.

A l'inverse, le film de Paolo Sorrentino est péremptoire sur notre manière de vivre avec nos regrets, exclut tout autre discours que celui de son auteur et s'étire jusqu'à l'emprisonnement émotionnel. Dans le même esprit, on lui préfère "The Lobster" de Yorgos Lanthimos. Sa sécheresse orwellienne déjoue le cours magistral en redonnant au spectateur un rôle plus enviable : un brin paumé mais souverain.

critique-film-la-loi-du-marche
Vincent Lindon dans La loi du marché
Bleu, blanc, bof

Entre ces deux extrêmes, le cinéma hexagonal a peu brillé : "Dheepan" de Jacques Audiard et "Maryland" d'Alice Winocour sont indigestes (beaucoup ont raillé le « vide politique » de la Palme d'or mais le vide cinématographique nous a plus surpris de la part de l'auteur d'"Un Prophète"), le combat ordinaire assez fade, belles familles lourdingue, SK1 plutôt timide.

Les sursauts sont à chercher chez les anciens (Philippe Garrel tente la légèreté avec "L'Ombre des Femmes"), les artisans de la comédie de moeurs (Emmanuel Mouret pour "Caprice" et Bruno Podalydès pour "Comme un avion"), le franc-tireur Philippe Faucon (qui, après nous avoir mis en garde avec la désintégration, espère qu'on écoutera sa "Fatima") et un tout nouveau tout beau : Thomas Salvador et son vivifiant "Vincent n'a pas d'écailles".

critique-film-comme-un-avion
Bruno Podalydès dans Comme un avion
Repenser la péripétie

Pour contrer la désensibilisation opérée par l'omniprésence de l'information, il a manqué aux films de 2015 le goût du rythme et du rebondissement. Saluons ici tout de même "Discount". Louis-Julien Petit compose un récit d'émancipation par l'action plutôt que de laisser tourner la caméra en espérant que surgisse une évidence.

On a donc recherché des constructions astucieuses dans le cinéma américain : "Vice-Versa" (de Pete Docter) en tête avec ses rencontres impromptues, son dispositif inédit d'allées et venues entre une petite fille et son cerveau, un goût égal pour la vitesse et le ralentissement dans un récit hyper-chronométré. Les nouveaux héros, "Mission Impossible : Rogue Nation", "Le Pont des Espions", "The Visit" ont eu le mérite de renouer avec l'accident, le rebondissement, le twist : on a eu peur pour Tom Cruise, on a sursauté avec les mômes de "The Visit", on a suivi Tom Hanks jusqu'à Berlin divisée.

critique-film-mission-impossible-rogue-nation
Tom Cruise et Rebecca Ferguson dans Mission Impossible Rogue Nation
Les bavards

Pour redonner du sens aux images, les films les plus stimulants de 2015 ont aussi engagé la parole intelligente et mesurée contre la banalité des micro-trottoirs ou l'indigence de certains tweets. "L'homme Irrationnel" confirme que Woody Allen est très à l'aise avec la théâtralité. Steven Spielberg signe l'un de ses films les plus loquaces avec "Le Pont des Espions", rendant hommage aux vertus de la négociation.

Les indépendants n'ont pas la langue dans leur poche : au sommet, Noah Baumbach ("While We're Young") et Amy Schumer (dans "Crazy Amy" de Judd Appatow). La pipelette de l'année est sûrement la Joie de "Vice-Versa", mais Riley, se confiant à ses parents, nous livre une image décisive : parler, c'est aussi grandir. Le film qui pèse le plus ses mots est certainement "Mia Madre" de Nanni Moretti. Le non-dit y est épais mais la parole libre et habile comme on aimerait qu'elle le soit dans la vie.

critique-film-l-homme-irrationnel
Joaquin Phoenix dans L'Homme Irrationnel
Le risque du rêve

Pour atténuer le chagrin du réel en 2015, on a surtout apprécié les films qui ont parié sur la poésie, le rêve, l'abstraction. Souvent, en dépassant le cadre imposé par le genre qu'ils ont visité, ils ont interpelé. "Vincent n'a pas d'écailles" tord le mythe du super-héros pour révéler notre fragilité. "The Visit", meilleur film de M. Night Shyamalan depuis longtemps, transcende le found-footage pour interroger notre regard sur la vieillesse, "It Follows" (de David Robert Mitchell) contourne le slasher pour questionner la sexualité. "Les 1001 nuits" de Miguel Gomes débordent le mythe pour raconter le Portugal d'aujourd'hui (et désigner le prochain sur la liste de la Troïka après la Grèce).

"Inherent Vice" (de Paul Thomas Anderson), sous son allure de divagation junkie, dévoile comment le mouvement hippie a été étouffé, au pire, méchamment récupéré par les élites. On tient peut-être le film le plus politique de l'année : sous son vernis maniériste, il nous met en garde contre l'appropriation des marges par les gouvernants. Le film au style le plus perché nous vient de Thaïlande : "Cemetery of Splendor "d'Apichatpong Weerasethakul est un baume du tigre : froid au premier abord, diffusant une douce chaleur à l'application…

Même les biopics ont su s'émanciper de récits verrouillés : éviter "La Femme au Tableau" ou "Imitation Game", bouffis d'académisme mais revoir le mal-aimé (jusque dans nos lignes) "Big Eyes", le discret "Life", l'épatant "Love and Mercy". Tim Burton a profité de l'histoire de Margaret et Walter Keane pour s'aventurer vers la farce, Anton Corbijn a raconté James Dean à travers les yeux d'un photographe opiniâtre (et s'est raconté par la même occasion, lui qui a photographié pour le New Musical Express).

Bill Pohlad a décrit Brian Wilson (leader des Beach Boys) sous un double angle : le spleen de l'homme vieillissant et sa créativité facétieuse (les sessions d'enregistrement en super 8 sont envoûtantes). Deux piliers n'ont pas démérité dans cette catégorie : Abel Ferrara (magnétique "Pasolini") et Clint Eastwood ("American Sniper").


Des docus matures

L'ultime raison de se réjouir de 2015 est l'audace formelle de certains documentaires. "Spartacus et Cassandra" (de Ioanis Nuguet) s'est aventuré chez Terrence Malick à travers l'histoire de deux enfants Rom, une interview d'Edward Snowden devient un grand huis-clos ("Citizen 4"), "Une Jeunesse Allemande", premier long-métrage de Jean-Gabriel Périot nous replonge dans la guerre d'images des années 70, opposant Ulrike Meinhof et l'intraitable chancellerie de l'époque.

Espérons qu'on ne mettra pas 40 ans à déconstruire les spots de Daesh ou la complaisance qu'ont les forces de l'ordre à se faire pister par les caméras lors de la traque de Saint Denis alors qu'ils intiment aux civils de « dégager ». On a aussi découvert de beaux montages dans les documentaires. Outre celui d'"Une Jeunesse Allemande" qui fait de l'œil à Chris Marker, l'architecture d'"Amy" d'Asif Kapadia est captivante.


Reprendre son souffle

En plein cœur de sa descente aux enfers (drogues dures, frasques relayées par les tabloïds,…), Amy Winehouse est conviée à enregistrer une chanson avec son idole Tony Bennett (à qui on avait pourtant dit qu'elle était ingérable). Dans les vapes, mais soutenue par son mentor, elle enregistre finalement une prise parfaite. A la fin de la chanson, Bennett constate « Je fais comme vous, jamais deux fois la même chose », Amy Winehouse rétorque, mutine mais profondément respectueuse : « Non, c'est moi qui fait comme VOUS ».

Dans une séquence onirique de "Mia Madre", Margherita demande à sa mère mourante l'origine de son sourire. La vieille dame répond : « je pense à demain ». Deux magnifiques exemples de respiration. La résilience au beau milieu d'images vénéneuses. Une manière de reprendre son souffle, au cœur de la haine ou de la médiocrité. Le cinéma comme antidote à l'époque mortifère. Tout ce qu'il aura manqué à 2015 finalement.

ça peut vous interesser

Les Aventuriers des Salles Obscures : 5 Décembre 2015

Rédaction

Le Pont des Espions : Parfait !

Rédaction

Le Pont des Espions : La critique

Rédaction