8 décembre 2019
Dossiers

Le vampire au cinéma : 1922/1958

Le vampire au cinéma

Partie I : 1922 - 1958

Par Gabriel Carton


Vampire et cinéma forment depuis plus d’un siècle un couple des mieux assortis. Ces deux créatures de l’ombre, maîtresses dans l’art du simulacre et du faux-semblant avaient tout pour s’entendre. Si le terme vampire se retrouve dans plusieurs titres du cinématographe des premiers temps, ou les vamps et autres parasites bien humains sévissent, c’est véritablement en 1922, que le vampire s’impose comme une figure proprement cinématographique. C’est en adaptant le roman de Bram Stoker, Dracula (dont la parution en 1897 est contemporaine de l’apparition du cinéma) que W.F. Murnau réalise avec NOSFERATU un des mètre-étalons du cinéma d’horreur.

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Max Schreck

D’une intrigue néo-gothique au service de laquelle Stoker met les dernières découvertes technologiques et scientifiques, confrontant le cartésianisme d’une révolution industrielle en plein essor à un surnaturel qui relève pour cette fin de siècle électrique de la superstition obscurantiste, Murnau tire un conte de ténèbres et du personnage du Comte Dracula, une figure marginale, au regard fixe et aux mouvements quasi-mécaniques de mante religieuse, silhouette de croque-mort et faciès rodentien qui traine dans son sillage des effluves mortifères. L’appartenance de NOSFERATU au courant expressionnisme pur et dur est sujette à débat, la rigueur et l’austérité des décors naturels contrastent avec le baroque d’une production purement expressionniste comme LE CABINET DU DOCTEUR CALIGARI de Robert Wiene, mais le personnage du vampire (rebaptisé Comte Orlok) incarne à lui seul cet aspect expressionniste, tout entier défini par une altérité suscitant le malaise, saccadé comme une pellicule défilant trop lentement, vestige d’un passé où l’image animé se cantonne aux lanternes magiques, rarement aussi menaçant que lorsqu’il n’est qu’ombre projeté, distordue, se déployant potentiellement à l’infini, grignotant la lumière.

Il faudra attendre près d’une décennie avant qu’Hollywood ne s’empare du vampire, par l’intermédiaire encore une fois d’une adaptation du roman de Stoker. Voyant dans le roman DRACULA de Bram Stoker un fort potentiel commercial, Carl Laemmle Jr. Patron d’Universal, envisage une production à grande échelle, comparable à celle des précédentes réussites « proto-fantastiques » du studio, NOTRE DAME DE PARIS et LE FANTÔME DE L’OPERA, avec cette fois, l'atout sensationnel du parlant. Cependant, bien qu'ayant acquis légalement les droits du roman, c'est sur la version théâtrale plus modeste qu'il se rabattra pour établir le scénario. Sensation sur les planches de Broadway, le hongrois Bela Lugosi perpétue son interprétation suave devant la caméra avec le même succès. La caméra, c'est Tod Browning qui la tient, technicien et artisan confirmé du cinéma muet qui ne semble pas très à l'aise avec le parlant, dirigeant ses acteurs selon les codes du muet dans une absence totale de musique extra-diégétique Cet aspect désuet donne aujourd'hui un caractère unique à ce film qui, non seulement marque une véritable transition technique et artistique, mais en ressort encore plus étrange, comme en constant déséquilibre, sur le point de basculer à nouveau, à tout moment dans le monde du silence. Cet aspect, mêlé aux résurgences expressionnistes amenées par le directeur de la photographie, Karl Freund (qui occupa ce poste en Allemagne sur le chef d'œuvre de Fritz Lang, METROPOLIS) fait de DRACULA une expérience fascinante et hypnotique. Les longs travelings déroulant un paysage gothique dans un silence sépulcral, brisé par l'intervention de personnages aux dialogues parcimonieux, aux gestes brusques et outrés, évoluant dans une atmosphère ouateuse, cauchemardesque, façonnent l'ambiance d'un véritable film d'épouvante, lui donnent des accents mélancolique, romantique sans que nulle romance n'ait besoin d'advenir. Loin des artifices théâtraux (les nappes de fumées et les chauves-souris statiques), c'est la structure du film même, sa narration qui caractérise l'élément fantastique. Mais que serait le film sans son personnage principal, vampire aristocratique au phrasé pittoresque (« I never drink… Wine ») qui vaut à Lugosi d'être universellement reconnu pour son talent, mais aussi, revers de la médaille, de n'être jamais considéré autrement que comme l'interprète de Dracula, rôle qu'il endossera jusque dans la mort, sa dernière volonté étant d'être enterré vêtu de la cape du comte. Séducteur, manipulateur, le comte Dracula est le loup qui peut sans peine s'introduire dans la bergerie, le prototype du vampire sexy qui évoluera tout au long du XXème siècle.

Bela Lugosi

Le vampire lugosien se relèvera par deux fois de ses cendres sous d’autres patronymes, tel celui du Comte Mora, faux vampire mais vrai acteur dans LA MARQUE DU VAMPIRE (Tod Browning, 1935) ou d’Armand Tesla dans l’excellent et malheureusement trop méconnu RETURN OF THE VAMPIRE (Lew Landers, 1943), suite spirituelle du DRACULA de Browning dans laquelle le vampire est assisté d’un lycanthrope et affronte une version féminine de Van Helsing incarnée par Frieda Inescort. Produits respectivement par MGM et Columbia, ces deux émules de Dracula ne sont pas les seuls à hanter les écrans de l’époque, puisque plusieurs studios de moindre rayonnement ajoutent à leur catalogue les méfaits des enfants de la nuit.

Réalisé par Frank R. Strayer pour Invincible PIctures, CONDEMNED TO LIVE affiche dès son titre le parti-pris, étonnant pour une série B en 1935, de traiter la vie éternelle comme une souffrance pour le vampire. Le film propose de surcroit une réflexion plutôt bien menée sur le rejet de la différence, alors que les soupçons de la population se portent sur l’assistant bossu du véritable vampire incarné par Ralph Morgan. DEAD MEN WALK de Sam Newfield (1943) par contre, et malgré la présence à l’écran de Dwight Frye, est un des nombreux exemples de thriller cheap et bavard où le thème du vampire ne sert qu’à enjoliver un « whodunnit » des plus classiques : une formule répandue dans les productions de « consommation courante » issue de Poverty Row (surnom donné au coin des studios désargentés de Hollywood).

Universal n’est cependant jamais loin et après avoir donné à la créature de Frankenstein une fiancée en 1935, elle va aussi donner à Dracula une progéniture. LA FILLE DE DRACULA vit donc le jour en 1936 sous la direction de Lambert Hillyer, avec en vedette l'immense actrice de théâtre Gloria Holden. Comme toujours, décors, costumes, atmosphère, participent à un spectacle visuellement magnifique, mais pas seulement tant il s'avère vénéneux et ensorcelant sur le fond. Dans cette fausse suite qui tient moins de « Dracula » que de son homologue féminin, « Carmilla », immortalisée par la prose de Sheridan Le Fanu, la Comtesse Marya Zaleska cherche à s'affranchir de la malédiction que son ascendance fait peser sur ses nuits. Convaincue que son état vampirique peut-être soigné par la psychanalyse, elle fait appel au Dr. Garth. Comprenant que sa soif de sang ne connaîtra jamais de fin, elle espère au moins convaincre Garth de partager son éternité pour la rendre plus supportable. Fait rare, DRACULA’S DAUGHTER échappe à l'habituel manichéisme pour faire de son personnage central plus une victime qu'un bourreau, et se permet quelques audaces en insistant sur l'ambigüité sexuelle du vampire qui séduit autant les hommes que les femmes. Sur ce plan, le film doit tout à son interprète principale, Gloria Holden, lointaine et mélancolique, femme fatale fragile anticipant LA FELINE» de Jacques Tourneur, et l'on peut affirmer que les plus grandes femmes vampires du cinéma lui doivent tout.

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Gloria Holden

Délaissant les traits de Bela Lugosi, le Comte Dracula lui-même réapparaît dans une nouvelle production Universal en 1943 : LE FILS DE DRACULA. Lon Chaney Jr. Y délaisse pour l'occasion la défroque de lycanthrope qui l’a rendu célèbre pour incarner Dracula (et non son fils comme le titre le suggère) qui profite d'un voyage à la Nouvelle Orléans pour trouver une nouvelle compagne. Le film bénéficie de l'expertise de Robert Siodmak, adaptant un scénario de son frère, Curt, qui refaçonne le conte gothique et le fait dériver vers le film noir. Magnifiquement photographié, SON OF DRACULA ne renie jamais ses influences expressionnistes, et s'avère parfois éblouissant de poésie. Il ne parvient cependant pas à rendre passionnante l'entreprise de ses chasseurs de vampires, alors que ceux-ci brisent le rythme du récit en expliquant ce que le spectateur sait déjà. Quant à Lon Chaney Jr. il fait quelque peu figure d'erreur de casting, ne possédant absolument pas l'aura du prince de la nuit. John Carradine s’en tirera autrement mieux lorsqu’il reprendra le rôle du Comte dans les deux « Monster Mash » orchestrés par Erle C. Kenton, LA MAISON DE FRANKENSTEIN (1944) et LA MAISON DE DRACULA (1945), transformant le vampire en hidalgo séducteur, aidé par une silhouette longiligne et un port de tête altier.

La fin des années 40 et le début des années 50 ne se montreront pas aussi friandes d’histoires de vampires. La mode est aux menaces atomiques ou extraterrestres et le gothique hollywoodien semble enterré pour de bon. C’est d’Italie que viendra la nouvelle bombe du genre avec LES VAMPIRES (1957) de Ricardo Freda et Mario Bava. Lointainement inspiré des méfaits légendaires de la Comtesse Erzsébet Bathory, le film met en scène Giana Maria Canale dans le rôle de la Duchesse Marguerite du Grand, qui ayant retrouvé sa jeunesse grâce au sang de jeunes filles, se fait passer pour sa propre nièce, Gisèle, pour mieux séduire le fils de l’homme qu’elle convoitait de son jeune temps. Oscillant entre polar et épouvante, versant de manière bouleversante dans la tragédie, LES VAMPIRES annonce une résurgence européenne du gothique qui s’épanouira durant les années 60. Avant cela, il faut se tourner vers le Mexique pour découvrir une petite perle du cinéma gothique : LES PROIES DU VAMPIRE de Fernando Mendes (1958) dans lequel l’élégant German Robles incarne le Comte Duval, Dracula inavoué de cette production qui emprunte aux classiques Universal autant qu’elle anticipe les fulgurances britanniques.
le-vampire-au-cinema-4Après avoir été cantonné à jouer les seconds couteaux dans des productions où Universal capitalisaient sur son folklore sans plus chercher à innover, Dracula se fait discret mais finit par réapparaître, dans une production mineure mais loin d’être inintéressante. THE RETURN OF DRACULA (1958) réalisé par Paul Landres, voit à nouveau le comte voyager vers le Nouveau Monde. Situer l’action dans le contexte contemporain permet à Landres d’aborder, avec son vampire venu de la vieille Europe, la paranoïa anti-communiste qui secoue les Etats-Unis. S’il convient de reconnaître une qualité à cette petite production de chez United Artists, c’est avant tout le charisme de Francis Lederer, excellent interprète de Dracula que l’histoire a oublié de retenir et pour cause, la même année un phénomène sans précédent va l’occulter complètement.

A suivre...

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