13 décembre 2019
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Le vampire au cinéma : 1958/1979

Le vampire au cinéma

Partie II : 1958 - 1979
Dracula, prince des écrans

Par Gabriel Carton


Trois notes tonitruantes résonnent comme les trois syllabes d’un nom capable de remplir le cœur du spectateur d’effroi. Un aigle de pierre, menaçant, impérial, trône au centre de l’écran alors qu’un générique s’affiche en lettres gothique. La caméra opère un panoramique vers une porte de chêne à travers laquelle nous fait passer un fondu enchaîné, vers un caveau au fond duquel un massif sarcophage de pierre arbore le nom que la musique scande : DRACULA. Le silence sépulcral suivant cette découverte n’est brisé que par le goutte-à-goutte du sang d’origine inconnue qui macule les lettres gravées. Le choc suscité par la gratuité de cette effusion ne serait pas aussi fort si le tout n’était pas en couleur. Dorénavant, le technicolor sera le nouvel allié du vampire, loin du noir et blanc charbonneux de ses débuts, et cette évolution, c’est à la Hammer que le mythe la doit.

Suite au succès retentissant d’un FRANKENSTEIN qui s’émancipait significativement du carcan dans lequel Universal avait enfermé le personnage de Mary Shelley et sa créature, Anthony Hinds et James Carreras, gérants de la firme britannique Hammer, envisage d’appliquer le même traitement à Dracula. L’équipe gagnante de FRANKENSTEIN S’EST ÉCHAPPÉ (1957) est donc à nouveau réunie pour LE CAUCHEMAR DE DRACULA : Jimmy Sangster à l’écriture, Terence Fisher à la réalisation, Jack Asher à la photographie, Bernard Robinson aux décors, James Bernard à la musique, Phil Leaky et Roy Ashton aux effets spéciaux.

A une équipe technique qui se révèlera à l’origine de bien des réussites du studio s’ajoutent un casting sur le point d’entrer définitivement dans la légende : Peter Cushing, qui était alors une véritable star en Grande Bretagne et dont le nom domine l’affiche, dans le rôle de Van Helsing et surtout Christopher Lee. Débarrassé du maquillage qui le rendait méconnaissable dans le rôle du la créature de Frankenstein, Christopher Lee a l'occasion de briller comme jamais dans le rôle du Comte Dracula. Interprétant le vampire avec un sens aigu de la dualité, Lee se présente d’abord comme un hôte aux manières impeccables avant de se révéler tous crocs dehors comme une bête sauvage et fait osciller le reste de ses apparitions entre magnétisme et bestialité pure : la séduction du vampire n’est plus de l’ordre romantique, mais de l’ordre de l’animalité.

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LE CAUCHEMAR DE DRACULA (1958) s’avère un nouveau coup de maître pour la Hammer qui s’engage sur le chemin d’un gothique décomplexé à travers une production foisonnante et passionnante. Le nom de Dracula demeure une valeur sûre pour la firme qui ne tarde pas à mettre en chantier une suite, intitulée LES MAÎTRESSES DE DRACULA (1960), qui se caractérise par l’absence totale du personnage titulaire. Si Van Helsing, toujours incarné par Peter Cushing, est de retour, Dracula n’est évoqué que dans un discours introductif où est mentionnée sa récente destruction. C’est le Baron Meinster, sous les traits étrangement juvéniles du quadragénaire David Peel, disciple de Dracula qui sert d’antagoniste dans ce conte de fée pour adultes. Assurément l’une des plus belles œuvres de Terence Fisher, LES MAÎTRESSES DE DRACULA marie le macabre au merveilleux avec un soupçon d’érotisme vicié. En 1963, la Hammer remettra le couvert avec LE BAISER DU VAMPIRE, réalisé par Don Sharp, dont le scénario explore les nombreuses pistes abandonnées lors de la production des MAÎTRESSES DE DRACULA.

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Il faut attendre 1966 pour voir Christopher Lee enfiler de nouveau la cape du vampire. DRACULA, PRINCE DES TÉNÈBRES, dernier film de la saga à être réalisé par Fisher (qui se consacrera plus fidèlement à la série des Frankenstein en orchestrant cinq des sept opus produits par la Hammer), s’ouvre à nouveau sur l’évocation de la destruction de Dracula par Van Helsing, via une reprise de la scène finale du CAUCHEMAR DE DRACULA cette fois. Il s’agit du dernier film à faire explicitement référence au matériau d’origine (la plupart des suivants se contenteront du personnage de Dracula comme seul lien avec le roman de Stoker. On y trouve par exemple un personnage réminiscent de l’aliéné Renfield (absent du premier film), mais c’est surtout le schéma stokerien concernant les victimes féminines qui intéresse ici Fisher qui va en jouer de nouveau en inversant les standards pour mettre un peu plus en avant l’état désinhibant de la condition vampirique : Barbara Shelley campe l’archétype de la bourgeoise effarouchée, tandis que Suzan Farmer incarne la frivolité. Fisher perverti nos attentes en faisant de la première, modèle de vertu à l’opposé total de la Lucy de Stoker, la première victime du vampire qui se transformera en femme fatale hyper-sensuelle, et de la seconde une version de Mina qui, abandonnant son insouciance prendra les choses en main, appuyant son refus d’appartenir à Dracula à coups de carabine.

L’idée de ramener Dracula à la vie, va pour le meilleur et pour le pire devenir un gimmick inhérent à la saga, chaque film s’achevant sur la destruction du vampire, chaque film suivant s’ouvrant sur sa résurrection pour laquelle, la plupart du temps, quelques gouttes de sang sur ses cendres sont nécessaires. Grace à cette astuce bien pratique, ce ne sont pas moins de cinq autres films que produira la firme et dans lesquels Christopher Lee endosse la cape du comte de moins en moins bonne grâce. Dès 1968, DRACULA HAS RISEN FROM THE GRAVE (DRACULA ET LES FEMMES chez nous, pour accentuer l’aspect érotique de plus en plus prononcé), réalisé par Freddie Francis, fait sévir son vampire titulaire en dehors du canon Stokerien, ce qui s’avère une expérience concluante et rentable. L’année suivante, Peter Sasdy reprend là où Francis s’était arrêté avec TASTE THE BLOOD OF DRACULA (UNE MESSE POUR DRACULA, 1969), grand film malade, victime d’un parti-pris plus riche en compromis qu’en cohérence (le scénario aurait été écrit avant même qu’il ait été décidé que Dracula en soit l’antagoniste), mais magnifiquement photographié et bénéficiant d’une seconde moitié audacieuse et d’un final grandiose.

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LES CICATRICES DE DRACULA en 1970 offre la parfaite démonstration d’une formule usée jusqu’à la corde, le film de Roy Ward Baker se contentant d’aligner les tableaux habituels en les agrémentant d’effusions sanglantes de plus en plus abondantes et gratuites et d’un érotisme de taverne à base de décolletés pigeonnants qui font pâle figure face à la sensualité délétère des films de Fisher.

On sera moins sévère avec les opus d’Alan Gibson DRACULA 73 (1972) et DRACULA VIT TOUJOURS À LONDRES (1973) où Dracula perpétue ses méfaits sans grande surprise mais cette fois dans le Londres contemporain. Si le premier s’avère une redite sans originalité des films précédents, le retour de Peter Cushing dans le rôle d’un descendant de Van Helsing suffit à ravir les amateurs, quant au second, son approche beaucoup plus orienté vers l’espionnage et l’action que vers le gothique habituel en fait une conclusion inattendue à défaut d’être réellement enthousiasmante.

La Hammer était pourtant désireuse d’explorer avec Dracula de nouveaux territoires, en témoigne le projet avorté KALI, DEVIL BRIDE OF DRACULA qui aurait dû faire voyager le comte en Inde ou encore LES SEPT VAMPIRES D’OR, coproduit avec les chinois de la Shaw Brothers, ou John Forbes Robertson succède sans panache à un Christopher Lee ayant rangé des canines qu’il ne ressortira que 3 ans plus tard pour Edouard Molinaro et son DRACULA PÈRE ET FILS s’ouvrant sur un hommage sincère au gothique de la Hammer avant de se transformer en satire sociale surprenante.

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La Hammer n’est pas la seule à ponctionner le filon stokerien, et Dracula est partout de la seconde moitié des années 60 à la fin des années 70. On ne s’étonnera pas de voir le trublion espagnol Jess Franco délivrer sa propre adaptation avec LES NUITS DE DRACULA en 1970 (à l’époque la plus fidèle au roman et de loin), dans laquelle Christopher Lee a la satisfaction d’interpréter le personnage décrit par Stoker et non la version édulcorée à laquelle la Hammer l’a habitué : la scène dans laquelle le comte narre à Harker son histoire familiale est probablement l’instantané qui fixe le personnage dans sa plus pure vérité. Dan Curtis, créateur du soap opera télévisé DARK SHADOWS, avec la complicité de l’écrivain Richard Matheson, sera le premier en 1973 à établir un lien sans équivoque entre le roi des vampires et la figure historique de Vlad L’Empaleur dans son COUNT DRACULA (DRACULA ET SES FEMMES VAMPIRES), ainsi qu’à enrichir l’histoire (trop) bien connue d’un aspect romantique inédit dont Coppola se souviendra. Dans le rôle-titre, Jack Palance ne souffre aucune comparaison avec Christopher Lee et transforme le vampire en héros tragique.

C’était aussi l’ambition de Paul Naschy, amoureux des monstres classiques devant l’éternel, lorsqu’il ajouta Dracula à son palmarès avec LE GRAND AMOUR DE DRACULA (1972), révision naïve de la quête du vampire pour une compagne. En 1974, c’est sous la bannière « Andy Warhol Presents » qu’Udo Kier incarnera un Dracula maladif, reliquat d’une aristocratie mourante dans DU SANG POUR DRACULA manège tragi-comique qui ne recule devant aucun excès sanglant et affiche une parité louable dans l’exhibition de chair fraiche puisqu’en sus des apparitions dévêtues de Dominique Darel et Stefania Casini il faut compter celles de Joe Dallesandro. Le film voit Dracula émigrer en Italie où il espère que le catholicisme a pu participer à préserver la virginité des jeunes filles, puisque seul le sang des vierges peut assurer sa subsistance. Malheureusement pour le vampire, la libération des mœurs le prive partout de son élixir.

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L’Italie n’est pas le pays le plus lointain vers lequel se soit envolé le prince de la nuit. Bien avant les tentatives de la Hammer d’expédier le vampire vers l’orient, le réalisateur pakistanais Khwaja Sarfraz réalise en 1967 ZINDA LAASH, retitré chez nous DRACULA AU PAKISTAN qui n’est pas tant une adaptation du roman qu’un décalque du CAUCHEMAR DE DRACULA matiné de passages musicaux et quand lequel le vampirisme a une origine scientifique et non surnaturelle. Quatorze ans auparavant, le roman avait eu droit à une adaptation Turque (DRACULA IN ISTAMBUL, 1953) moins fidèle au roman d’origine qu’à une traduction locale qui n’a pas peur de dériver vers la réécriture. Le nom de Dracula s’exporte jusqu’au Japon, où Shin Kishida incarne le vampire dans LAKE OF DRACULA (1971) et EVIL OF DRACULA (1974) de Michio Yamamoto, variations baroques annonçant l’appropriation du folklore gothique par le pays du soleil levant dans le manga ou le jeu vidéo avec notamment la vénérable série des CASTLEVANIA éditée par Konami.

Il convient aussi de préciser que Dracula s’échappe aussi parfois du grand écran pour venir hanter le petit. D’une adaptation de 1956 pour le programme américain Matinee Theatre, il ne subsiste malheureusement rien sinon le regret de ne pas pouvoir profiter d’une nouvelle interprétation du comte par John Carradine. Patrick Dromgoole réalise une adaptation du roman de Stoker pour la série MYSTERY & IMAGINATION en 1968 pour laquelle il fait appel à l’acteur Denholm Eliott qui interprète un vampire gentleman, pianiste à ses heures perdues, chaussant ses lunettes à verres fumés qui lui donnent l'air distant et vulnérable d'une rock-star vieillissante. En 1971, Anna Procházková offre à la télévision tchèque une adaptation relativement fidèle dont les aspects techniques rudimentaires et l’atmosphère toute de ouate blanche et de charbon noir rappelle l’étrangeté du VAMPYR de Dreyer (1932). En 1973 dans le cadre du programme canadien Purple Playhouse, Jack Nixon-Browne condense le récit en à peine plus d’une demie heure, tentant de transcender les décors théâtraux en se démarquant par ses choix scénaristiques, mettant notamment le pieu entre les mains de Mina dans la scène finale. En 1977 enfin, c’est au tour du français Louis Jourdan de prêter son accent au Comte en l’interprétant sur les ondes de la BBC dans la mini-série de Philip Saville qui a pour elle une durée de près de trois heures et peut se permettre le luxe d’une fidélité quasi-totale au roman de Stoker.

Les années 70 s’achèveront sur un millésime de choix puisqu’en 1979 ce sont deux adaptations radicalement différentes mais tout aussi importantes qui verront le jour. La première est un hommage de Werner Herzog au NOSFERATU de Murnau. NOSFERATU, FANTÔME DE LA NUIT restera dans les mémoires pour les interprétations de Klaus Kinski et Isabelle Adjani autant que pour le choix d’Herzog d’un naturalisme refusant le gothique flamboyant des versions britanniques. Le vampire cesse brutalement d’être une figure séduisante et son altérité est de nouveau scandée par son apparence et sa gestuelle et le Dracula incarné par Kinski traverse les siècles dans la solitude et le monde comme un étranger, dans un état de mélancolie et d’aliénation absolue.



A l’exact opposé, le suave Frank Langella exacerbe le côté séducteur et manipulateur du vampire devant la caméra de John Badham dans une variation d’un romantisme échevelé sobrement intitulée DRACULA et produite par Universal qui n’avait pas dépoussiéré sa copie depuis 1931. Sur la base de la pièce de John Balderston et Hamilton Dean, Badham brode une variante audacieuse de la séduction de Lucy et Mina, et c’est Lucy (Kate Nelligan) cette fois qui devient la figure féminine centrale et trouve dans sa rencontre avec Dracula un espoir d’émancipation dans une société qui ne lui promet qu’un destin d’épouse bien sage. Laurence Olivier et Donald Pleasance complètent la distribution prestigieuse tandis que John Williams pare le vampire d’un thème lyrique, tantôt langoureux, tantôt menaçant mais toujours majestueux, achevant de faire de cette dernière apparition de Dracula avant longtemps une véritable apothéose du genre.

Pour en savoir plus :



LE VAMPIRE AU CINEMA : 1ère PARTIE

 

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