11 juillet 2020
Dossiers

Et Dieu… créa la Femme Vampire

(1960 – 1979)

Par Gabriel Carton


25 ans avant Bram Stoker et son vampire Dracula, Sheridan LeFanu avait enflammé l’imagination des lecteurs avec CARMILLA, récit d’une relation trouble entre deux jeunes femmes dont l’une s’avérait être une prédatrice de la nuit. Antérieur donc au chef-d’œuvre de Stoker, Carmilla en anticipe plusieurs aspects fondamentaux, à savoir la narration à la première personne, la victime souffrant de rêves étranges et de crises de somnambulisme et la présence d’un expert de la chasse aux vampires. Pourtant, il faudra attendre longtemps avant qu’un film ne se réclame de son influence.

C’est Roger Vadim encore auréolé du scandale de ET DIEU… CRÉA LA FEMME qui offre au roman de LeFanu sa première adaptation légitime avec ET MOURIR DE PLAISIR en 1960. Le gothique a alors le vent en poupe et LES MAÎTRESSES DE DRACULA vient de faire une nouvelle fois la démonstration du talent de Fisher. Vadim se démarque autant qu’il le peut de la tradition gothique anglo-saxonne, gommant les aspects les plus folkloriques et baroques du genre, il n’en conserve que la flamboyance grâce à la photographie technicolor de son chef-opérateur Claude Renoir. Malheureusement, Il retravaille en grande partie la trame du roman d’origine, transformant la relation exclusive qui lie la narratrice et Carmilla, en un drame plus classique de jalousie en ajoutant un personnage masculin, menaçant d’éloigner de Carmilla l’objet de sa convoitise. ET MOURIR DE PLAISIR demeure une œuvre précieuse, encore trop méconnue, fourmillant d’idée visuelles pour rendre tangible l’emprise de Carmilla sur sa victime, mais échoue à en retranscrire le caractère vénéneux et asphyxiant.

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En 1963, Camillo Mastrocinque réalise LA CRYPTE DU VAMPIRE, dans lequel Christopher Lee n’incarne exceptionnellement pas un vampire mais le père de Laura, la protagoniste du récit. Dans la grande tradition du gothique italien, le film de Mastrocinque se focalise sur la malédiction qui pèse sur la famille Karnstein. Laura n’est plus l’amie de Carmilla mais sa descendante et ses cauchemars sont hantés par son aïeule qui cherche à s’incarner en elle pour perpétuer ses méfaits nocturnes. Magnifiquement photographié et bénéficiant des prestations sensuelles d’Adriana Ambesi et Ursula Davis, LA CRYPTE DU VAMPIRE n’atteint cependant pas les sommets de ses contemporains gothiques tels LE CORPS ET LE FOUET de Mario Bava ou LES AMANTS D’OUTRE-TOMBE de Mario Caiano.

Il faudra attendre 1970 pour que la Hammer s’intéresse à la figure de Carmilla. THE VAMPIRE LOVERS est ainsi la première adaptation britannique du roman de LeFanu (si l’on excepte l’épisode de Mystery & Imagination réalisé par Bill Bain en 1966) et le premier film à affirmer le caractère saphique de la relation qui unie Carmilla à ses victimes. Rendu mémorable par l’interprétation désinhibée d’Ingrid Pitt, THE VAMPIRE LOVERS pâtît pourtant d’une réalisation peu inspirée de la part de Roy Ward Baker et d’un scénario quelque peu répétitif de Tudor Gates. La présence salvatrice de Peter Cushing et l’atmosphère de certaines scènes nocturnes (les abords brumeux du caveau Karnstein) font beaucoup pour le crédit du film dont l’érotisme affiché connaîtra un certain succès, amenant la Hammer à considérer Carmilla comme un pendant féminin à Dracula et à mettre en chantier toute une série de films consacrés au personnage.

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Sans tarder, LUST FOR A VAMPIRE est produit et son scénario situé dans un pensionnat pour jeunes filles en dit long sur les ambitions du film qui aligne les séquences de morsures dans les dortoirs. Yutte Stensgaard succède à Ingrid Pitt et, malgré ses talents d’actrice limités, parvient à nuancer son jeu en donnant à Carmilla un air de vulnérabilité constante qui sied parfaitement au personnage. Suite opportuniste et peu subtile, LUST FOR A VAMPIRE, l’une des rares réalisations du scénariste Jimmy Sangster, reste dans l’histoire du studio Hammer, un échec artistique que seul le temps bonifie : ses défauts « d’époque » lui ayant conféré depuis un petit statut culte.

Troisième opus de la saga Karnstein, TWINS OF EVIL n’a lui rien d’un échec artistique, mais s’éloigne encore plus de la trame du roman, Carmilla n’y faisant qu’une brève apparition pour initier son descendant, jeune noble décadent, aux joies du vampirisme. C'est dans l'association du mythe du vampire à la sorcellerie que le film trouve son postulat le plus intéressant, offrant à Peter Cushing un rôle sur mesure de fanatique religieux. La présence de sœurs jumelles dont l’une est sous l’emprise du vampire va servir de catalyseur à une intrigue beaucoup plus palpitante que les ébats scolaires (à tout point de vue) du film précédents et la réalisation de John Hough renoue avec la flamboyance des chefs-d’œuvre de l’âge d’or de la Hammer. L’ombre de Carmilla planera encore sur CAPTAIN KRONOS : VAMPIRE HUNTER, dans lequel c’est à nouveau une descendante des Karnstein qui décime un village d’Europe centrale avant d’être stoppée par le héros titulaire créé par Brian Clemens, l’homme derrière CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR.

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En dehors de la Hammer, la femme vampire va s’épanouir dans le cinéma bis européen, et bien souvent pour le meilleur malgré le caractère racoleur de la production à l’aube des années 70. Pour en finir avec l’Angleterre il convient de citer VAMPYRES (1974) de José Ramon Larraz et ses deux auto-stoppeuses friandes de conducteurs solitaires qu’elles invitent à passer la nuit dans le manoir qu’elles occupent seules. Profitant des paysages brumeux d’un automne dans la campagne anglaise, Larraz donne à son film des atours de rêverie mélancolique sans artifice.

Vicente Aranda en Espagne va offrir à Carmilla une excellente adaptation avec LA MARIÉE SANGLANTE (1972), dans lequel Carmilla s’immisce dans la vie d’un jeune couple et suscite bien vite la jalousie et la méfiance du marié. Jorge Grau, compatriote d’Aranda ira puiser dans le folklore entourant la Comtesse Erzebet Bathory (1560 – 1614) pour réaliser CÉRÉMONIE SANGLANTE où l’évocation du vampirisme et les superstitions qui l’accompagnent servent plus de toile de fond à la quête de jeunesse éternelle du personnage central. Le personnage d’Erzebet Bathory va d’ailleurs faire l’objet d’un intérêt particulier de la part du cinéma d’exploitation. Outre la vision hammerienne, COUNTESS DRACULA délivrée par Peter Sasdy, vaudeville historique illuminé encore une fois par Ingrid Pitt, on retrouvera des émules de la comtesse sanglante dans l’italien LES VIERGES DE LA PLEINE LUNE (1973) de Luigi Batzella avec Rosalba Neri ou l’allemand LE CHÂTEAU DES MESSES NOIRES (1973) de Joe Sarno. En Espagne elle s’opposera au lycanthrope Waldemar Daninsky à deux reprise dans LA NOCHE DE WALPURGIS (Leon Klimovsky, 1971) et EL RETORNO DEL HOMBRE LOBO de et avec Paul Naschy (1980).

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Impossible de ne pas songer à Jess Franco lorsque l’on évoque la figure vampirique dans le cinéma bis. Avec VAMPYROS LESBOS (ci-dessus), l’espagnol fou reprend la trame de DRACULA en remplaçant le comte par la Comtesse Nadine Karody, interprétée par la magnifique Soledad Miranda, et Harker par Linda interprétée par Ewa Stromberg. Faisant la nique à toute forme de tradition, Franco n’hésite pas à faire prendre à sa vampire des bains de soleil, et se concentre avant tout sur la manière dont elle séduit sa victime. Pour Franco, le vampirisme n’est pas une question d’artefacts, de transformations ou d’allergies à l’ail, mais d’emprise et d’obsession. Point de cimetières envahis de lierre ni de châteaux en ruines, l’attirail gothique laisse place à la langueur estivale et à la scène d’un cabaret à la programmation psychédélique.

Le réalisateur poursuivra avec LA FILLE DE DRACULA (1972) ou Britt Nicols séduit Anne Libert, mais c’est surtout avec Lina Romay dans le rôle d’Irina Karlstein dans LA COMTESSE NOIRE (1973) que Franco va briser tous les codes du genre, en évacuant totalement la morsure au profit de l’acte sexuel, annihilant le caractère métaphorique qui collait jusque-là au vampire. La présence de plus en plus forte de figures vampiriques féminines coïncide avec une tendance du cinéma fantastique à faire du vampire non plus un simple antagoniste menaçant la vie des héros, mais le personnage principal, et avec LA COMTESSE NOIRE, la vampire ici muette devient paradoxalement la narratrice de sa propre histoire. Au début des années 70, à l’opposé du modèle stokerien ou tous les personnages prennent la parole sauf Dracula, le vampire trouve et fait entendre sa voix.

En France, Jean Rollin marrie surréalisme, érotisme et merveilleux, dans une série de films poétiques tels LE VIOL DU VAMPIRE (1968) LA VAMPIRE NUE (1969), LE FRISSON DES VAMPIRES (1971), REQUIEM POUR UN VAMPIRE (1971) ou LÈVRES DE SANG (1975). Les vampires de Rollin sont des créatures oniriques, éthérées, qu’un protagoniste perdu rencontre en chemin et décide de suivre, passant imperceptiblement dans un monde régit par l’étrange et le bizarre. Le cinéaste belge Harry Kümel offrira au genre l’un de ses plus beaux fleurons, soit LES LÈVRES ROUGES (1971), avec Delphine Seyrig dans le rôle d’une comtesse Bathory dont la condition vampirique ne fait aucun doute. Blondeur ondulée à la Dietrich, voix feulante et élégance racée, Seyrig incarne un sommet de l’imagerie vampirique qui ne sera que rarement égalé (par Catherine Deneuve dans LES PRÉDATEURS de Tony Scott notamment).

En dehors de l’Europe on peut se tourner vers le japon pour découvrir THE VAMPIRE DOLL (ou encore LEGACY OF DRACULA) de Michio Yamamoto, sorti en 1971 et mixant le vampirisme à l’imagerie traditionnelle du fantôme japonais. Au Mexique, Juan Lopez Moctezuma cite abondamment Carmilla, dans ALUCARDA (1977), transposition batarde du roman de LeFanu matinée de JUSTINE de Sade dans un couvent infiltré par le démon. Surréalisme et décadentisme fusionnent dans ce bijou du gothique exalté ou le catholicisme archaïque s’oppose à un vampirisme fiévreux et ostensiblement blasphématoire.

La nouvelle vague du cinéma australien n’est pas en reste puisqu’en 1979, SOIF DE SANG actualise le mythe en proposant l’idée d’une clinique dédiée à la « traite » des humains au profit d’une confrérie de vampires. Chantal Contouri y interprète une descendante d’Erzebet Bathory qui lutte contre son héritage maudit. La figure centrale n’est plus cette fois celle d’une prédatrice, mais celle d’une victime à l’identité fracturée, piégée dans une boucle kafkaïenne par une secte d’aristocrates pervers obsédés par le rêve d’une vie éternelle dont ils ne conçoivent pas qu’il puisse s’agir d’un fardeau plus que d’une bénédiction ; une thématique qui sera de plus en plus exploitée par le cinéma par la suite, dès lors que le public aura appris à prendre fait et cause pour les enfants de la nuit.

Pour en savoir plus :




LE VAMPIRE AU CINEMA : 2ème PARTIE

LE VAMPIRE AU CINEMA : 1ère PARTIE

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